samedi 24 octobre 2020

Les sensitivity readers : entre censure et lutte contre les discriminations

Source – RF._.studio

Ouch ! Je me lance dans un article un rien ambitieux et en plus le titre fait un peu mal ; j'avoue que j'ai hésité à mettre le mot "censure" directement dedans, vu que c'est un concept très mal perçu, plutôt tabou et péjoratif, et qui avec toute sa violence ne laisse pas planer beaucoup de doutes sur ce que je pense de l'expression à laquelle je l'ai accolé. Et pourtant vous seriez peut-être surpris de découvrir que mon avis n'est pas aussi tranché que vous seriez en droit de le penser au premier abord (quoique... c'est vous qui me direz !)

D'abord, pour le lecteur non au fait des nouveautés du monde du livre, je vais commencer par définir ce dont on parle. Les sensitivity readers nous viennent des Anglo-saxons. Il s'agit de "lecteurs en sensibilité". Aux États-Unis, les maisons d'éditions confient à plusieurs relecteurs et contre rémunération, le soin de lire les manuscrits avant publication afin de s'assurer de n'offenser personne parmi les minorités. En gros, le rôle d'un sensitivity reader gay, par exemple, c'est de vérifier que, si le livre traite de l'homosexualité, il ne s'y trouve aucun cliché, aucune représentation biaisée qui contribueraient à dévaloriser les personnes homosexuelles. Ce principe s'étend aux Noirs, Latinos, etc.

Il faut savoir qu'aux États-Unis, le producteur est plus important que l'auteur – ce dernier est mieux protégé en France – et l'autorisation de modifier l'œuvre figure dans les contrats. De plus, une œuvre est considérée comme un produit marchand (ce qui, si je ne me gourre pas, n'est pas le cas en France).

Si les maisons d'éditions en France font appel à des avocats pour relire les essais (pas la fiction) afin de savoir si elles pourraient être potentiellement attaquées pour diffamation ou atteinte à la vie privée, et s'il y a des passages à retirer ou modifier, je n'ai pas trouvé si elles ont déjà recours au système des sensitivity readers. Par contre, ces "relecteurs spécialistes en diversité" émergent un peu en France : j'en ai entendu parler sur le forum d'écriture dont je suis membre et sur un compte Twitter d'aide communautaire aux auteurs (professionnels comme amateurs). D'ailleurs, c'est bien pour ça que je sais que ça existe.

Pour résumer ma pensée en une phrase : si je trouve que l'intention derrière le principe des sensitivity readers est tout à fait louable, je pense que ça répond mal aux enjeux que ça veut résoudre et ceci sur deux plans : celui de la liberté d'expression (ça y est, le mot est jeté !), et celui de la lutte contre les discriminations.

La censure en question

(Je m'assagie avec mon intertitre ! ;P)

Très sincèrement, je n'avais pas vu la problématique de la censure avant de faire ma petite recherche habituelle sur Cairn. Je suis tombée sur le compte-rendu de lecture d'un guide publié par l'Observatoire de la liberté de création. Par chance, ce livre se trouvait à la BU de ma fac : inutile de dire que j'ai sauté dessus (je vous mets la référence complète dans la bibliographie à la fin de l'article).

Quand j'ai entendu parler des sensitivity (ou sensitive) readers pour la première fois et que j'ai commencé à réfléchir à la question, je suis complètement passée à côté de la question de la censure. Pour moi il s'agissait juste d'un problème de lutte contre les discriminations, de militantisme, de progressisme. Mais aussi un peu, en arrière-fond, déjà, de "on ne peut plus rien dire, ma p'tite dame". Donc, de censure.

Une censure préalable

La censure (on devrait même dire les censures) est multiforme en fonction des époques, des méthodes, etc. L'Observatoire définit la censure comme le fait d'"empêcher une œuvre d'accéder à un public" ; l'historien Laurent Martin rappelle quant à lui que "la censure, pour la plupart des historiens, c'est l'ensemble des contraintes institutionnelles qui pèsent sur la capacité ou la liberté d'expression". Ici, les sensitivity readers entrent dans le champ de la censure préalable. C'est ce type de censure qui existait sous l'Ancien Régime, avant que les lois de 1791 et 1793 instituent le droit d'auteur. Elle existe toujours en France pour le cinéma.

La liberté d'expression, elle, est formalisée dans l'article 10 de la Convention européenne des Droits de l'Homme ; et la liberté de création et de diffusion des œuvres dans la loi de juillet 2016.

À ce stade, où j'ai parlé beaucoup sans vraiment avancer dans mon shmilblik, vous devez avoir commencé à vous dire qu'elle est bien gentille, la petite Enir, mais qu'il va falloir en venir au fait vite fait bien fait.

J'y viens.

Les sensitivity readers devant traquer d'éventuels stéréotypes, représentations non-valorisantes de minorités, et autres clichés, qui pourraient éventuellement peut-être blesser certains lecteurs mais qui ne contreviennent pas à la loi, et ceci dans le but d'en épurer le manuscrit qu'ils ont entre les mains, il s'agit bien d'une censure préalable appliquée à une œuvre (ici, littéraire).

Or, c'est embêtant. C'est embêtant du point de vue de la liberté d'expression.
Tout le monde n'est pas d'accord aux limites à apporter à cette liberté. Dans la bibliographie je laisse un article qui présente les deux positions fortes. Mais ce que je veux surtout souligner ici c'est que nous parlons bien de romans de fiction. Pas d'essais, pas de pamphlets ou de manifestes ; mais de fiction. Et il se trouve que la fiction est exemptée par la loi de certains soupçons : il n'y a pas délit parce qu'il y a fiction et donc sortie du réel. On ne saurait attribuer à l'auteur les propos de ses personnages.

D'ailleurs je suis tombée il y a quelques jours sur Twitter sur la photo d'une page d'un roman écrit du point de vue d'un narrateur qui se méprend sur le ressenti des femmes qui se font accoster dans la rue et dit que le personnage de Nathalie aime bien, finalement, mais que personne n'ose jamais (alors que nombre de femmes vous diront que c'est juste grave relou et parfois flippant). Et les internautes y allaient de leur commentaire en disant qu'il n'y avait bien qu'un homme pour écrire ça et qu'une femme ne l'aurait pas fait. Je vois là deux problèmes. Le premier, c'est l'identification de l'auteur au personnage. Le second c'est un essentialisme aberrant. Je suis une femme, je suis féministe, et je peux vous jurer que, si je veux, je peux vous écrire des personnages de violeurs, de menteurs, de manipulateurs, de misogynes qui rabaissent les femmes, se méprennent sur leurs pensées et les harcèlent à coup de sexto non désirés. Je suis une femme féministe mais je peux faire des choix narratifs ou scénaristiques qui vont à l'encontre de mes convictions. Mais je reviendrais sur l'essentialisme, cette notion sera plus que fondamentale pour ma partie suivante.

La liberté d'expression, donc. Dans laquelle doit s'inscrire la liberté de création. S'il n'y a pas de risques de trouble à l'ordre public, ou que l'on ne contrevient pas à la loi, nous avons le droit de tout dire, de tout écrire, même un personnage antisémite comme ce fut le cas de Pogrom écrit par Éric Bénier-Bürckel et paru en 2005. Ce livre a bénéficié d'un jugement favorable lors de son procès, premier de la jurisprudence, d'ailleurs, à dire qu'il n'y a pas délit parce qu'il y a fiction.

Distanciation face à l'œuvre

Vous pourriez me dire que c'est un peu facile de prétendre qu'un propos relativement violent ne tombe pas sous le coup de la loi parce qu'étant de la fiction. Après tout, le livre est réel, même si son contenu ne l'est pas. Ce qu'il y a, c'est que le lecteur est capable de prendre la distance avec ce qu'il lit. C'est le principe de "l'immersion fictionnelle" de Jean-Marie Schaeffer qu'Agnès Tricoire rappelle dans un article parut dans LEGICOM. En gros, quand vous voyez un avion vous foncer dessus dans une salle de cinéma, vous y croyez assez pour baisser la tête, mais pas suffisamment pour sortir de la salle en courant. Parce que vous savez que ce n'est pas réel. En fait, l'activité imaginative surpasse la perception du réel, tout en y restant connectée : c'est ce qui vous permet de comprendre les représentations auxquelles vous êtes confronté. Du coup, vous comprenez à quoi il est fait référence, tout en sachant que c'est "pour de faux".

Je vais prendre un exemple. Il y a quelques temps j'ai lu Ayesha, d'Anne et Gérard Guéro. On suit Arekh, que l'on peut sans aucun doute qualifier d'antihéros. Il a été sauvé d'une mort certaine sur un bateau par Marikani et a décidé, pour une raison qu'il ignore lui-même et contre toute logique, de l'escorter jusqu'à son objectif : rentrer dans son pays. Or, un pragmatisme simple – assorti d'un cynisme certain – pousse Arekh à se dire régulièrement quelque chose du genre "mais qu'est-ce que je fous là ?!". La demoiselle est poursuivie, on veut la tuer, et ceux qui sont avec elle mourront par la même occasion. La logique voudrait qu'il se tire, qu'il essaye de reprendre sa vie (il était prisonnier) et qu'il oublie Marikani. Mais il l'accompagne. Ils finissent par se retrouver chez une tribu de montagne. Arekh fait affaire avec un habitant, et son cynisme prend le dessus.

« — Sûr, dit Arekh sans pouvoir dissimuler un sourire un peu amer. Ma femme. Elle paiera.
Pourquoi pas ? Elle pourrait être ma femme, pensa-t-il tandis que l'homme détachait l'épée pour la lui faire soupeser. Elle pourrait l'être dans une heure ; je n'aurais qu'à l'attirer à l'écart, hors du plateau, la frapper et la violer. J'aurais pu le faire n'importe quand.
Sa femme dans ce sens, très primaire, oui. Mais son épouse ?
 
»
Ayesha, la légende du peuple turquoise, Ange, Bragelonne, 2005, page 41.

Il y a de la violence dans les propos d'Arekh. J'ai été tellement surprise de la mention soudaine du viol que pendant une seconde je me suis figée, presque heurtée. Puis j'ai éclaté de rire et je me suis exclamée : "mais il est fou ! Arekh, franchement !...". Et j'ai repris ma lecture, pas dégoûtée pour un sou de la personnalité d'Arekh. Parce que c'est un roman. C'est une histoire. C'est un personnage. Si dans la vraie vie un mec lançait ça comme ça (parce que dans la vraie vie on n'a pas accès aux pensées des gens, en plus, or le fait qu'ici Arekh pense mais ne le dise pas permet encore plus de distance, je trouve, puisque l'on sait se trouver dans son intimité), si je n'étais pas en mesure pour X raison d'identifier du cynisme, de l'humour noir, il y a fort à parier que je serais indignée. Mais ici, c'est un livre. Une fiction. Et encore, mon exemple est très mauvais parce qu'il n'y a pas de crime, tout juste une pensée violente.

On ne peut pas brimer la liberté de création sous prétexte qu'il faudrait ne pas choquer. On ne peut pas s'interdire de parler crument.

Mais, au-delà des considérations générales sur la liberté d'expression, qu'on balance à tord et à travers quel que soit le sujet, comme un joker censé mettre un terme à la discussion, c'est qu'avec les sensitivity readers, on sort du cadre de la loi.

Je m'explique. Si demain je reprends les propos antisémites du personnages de Pogrom et que je les hurle dans la rue je me retrouverais condamnée, parce que ces propos sont condamnables et tombent sous le coup de la loi dès lors qu'ils ont prise dans la réalité. Or, avec les sensititivy readers il n'est plus question de la loi, d'incitation à la haine, etc. mais de sensibilité.

Autrement dit : de ressenti.
Autrement dit : de subjectivité.

Un outil efficace contre les discriminations ?

(Je m'assagie, mais si je pose la question, vous imaginez bien la réponse que je compte vous proposer !)

Un outil dysfonctionnel

Un sensitivity reader, c'est un lecteur concerné par une question (en raison de sa couleur de peau, de son identité de genre ou de son orientation sexuelle, d'un trouble psychique, d'un handicap, etc.). Il doit traquer les stéréotypes (je passe sur le fait que si les stéréotypes sont devenus des stéréotypes c'est qu'il y a des gens qui entrent dedans – n'avez-vous jamais entendu quelqu'un vous dire un truc du genre "j'ai rencontré Machin à Londres, il est très Anglais" ou "Bidule... tu vois le cliché du gay efféminé ? Bah voilà !" ?) mais pas seulement. Le sensitivity reader doit aussi faire retirer toutes les choses qui peuvent lui paraître blessantes, vexantes, offensantes.

Deux choses. La première : c'est faire passer le ressenti avant la "logique", or chacun a un ressenti différent en fonction de son vécu. La seconde : c'est un terrible cas d'essentialisation des gens à qui l'on demande de réagir parce que Noir, tout en considérant que tous les Noirs doivent penser pareil. Y a mieux pour lutter contre les discriminations que de parquer les gens dans un seul critère de définition de leur personnalité, non ?

Le problème majeur que je vois dans la mise en avant du ressenti sur la "logique" c'est que ça conduit à essentialiser les gens en considérant qu'ils ne réagissent qu'en raison de leur couleur de peau (pour le cas du racisme) et plus globalement du trait pour lesquels on les fait intervenir. Or, le ressenti de chaque individu est différent et soumis à des influences diverses. Je vais prendre un exemple concret pour que tout ça soit plus clair. Pas un exemple sorti de mon imagination comme je le fais souvent, mais un vrai exemple.

Sur le forum d'écriture que je fréquente, un membre a dit qu'un jour une lectrice noire de peau lui a dit que l'expression "la bête noire" la dérangeait. Du coup, le membre se posait des questions sur le fait de le laisser ou pas (je crois qu'il l'a enlevé mais ne pourrais le jurer). Ici, donner prédominance à un ressenti qui ne serait guidé que par une couleur de peau fait passer à la fois à côté des autres raisons pour lesquelles cette personne pourrait ne pas aimer cette expression, et de la "logique" dont le premier réflexe devrait conduire à aller vérifier si cette expression de "bête noire" a bien un rapport avec la couleur de peau.

Après recherches, l'expression de "bête noire" a pour origine non pas les personnes à la peau noire mais l'Enfer dont le noir est la couleur – la couleur noire est très dépréciée de par chez nous, ce qui n'est pas un invariant de l'Histoire car en Égypte antique la couleur noire représente la vie car elle est la couleur du limon du Nil source de la fertilité des champs. L'expression date du XVIIIème siècle au moins (source). Rien à voir donc avec les personnes Noires.

Peut-être que cette lectrice a été victime de harcèlement scolaire caractérisé par des insultes répétées de ses petits camarades qui lui hurlaient "la bête noire ! la bête noire !" dans la cour de récré et donc le traumatisme causé ferait que cette lectrice aujourd'hui encore déteste cette expression. Ce ne serait pas en raison d'un prétendu racisme sous-jacent que cette lectrice noire se sent blessée par cette expression, mais à cause d'un traumatisme violent de l'enfance/adolescence. On ne peut pas savoir.

Un ressenti n'est jamais conditionné que par un seul caractère. C'est bien d'ailleurs pour ça que toutes les femmes (et les hommes, parce que oui, il y a des hommes féministes) ne sont pas d'accord sur les formes de féminismes et les outils à utiliser. Je ne suis pas qu'une femme blanche, jeune, cisgenre et hétérosexuelle : je suis aussi une femme qui accorde une grande valeur à l'honneur, à l'honnêteté, à la sincérité, à la droiture, à la morale ; qui respecte les règles ; qui se méfie de tous les extrêmes et croit très fort au juste-milieu utopiste ; une jeune femme bouffée par la peur du rejet, de la trahison, et de ne pas être assez bien. C'est tout ça et plus encore qui explique mes positionnements, mes conceptions du monde – et jusqu'à l'avis que je défends dans cet article. Pas juste parce que je suis une femme blanche, dépourvue de handicap, cisgenre, hétérosexuelle de la génération Y.

D'ailleurs, quand John Searle explique que l'effet d'un propos n'est pas intrinsèque à ce propos mais à la manière dont il est reçu par l'auditeur, ça s'en rapproche. Un même propos, sur le même ton, dans les oreilles de deux personnes différentes ne produit pas le même effet. Pas plus qu'une mauvaise blague d'un inconnu n'obtient la bienveillance dont a bénéficié la même mauvaise blague un peu offensante faite par un ami très proche dont on sait que c'est pour rire (je ne vais pourtant pas m'étendre sur l'humour ici parce que ce n'est pas mon sujet, mais si ça vous intéresse j'avais écrit un article à ce sujet).

J'en viens donc à l'essentialisme latent.

Avec les sensitivity readers, on demande son avis à une personne noire (pour continuer avec l'exemple du racisme) parce qu'elle est Noire. Et de là, on considère que tous les Noirs doivent donc penser comme elle puisqu'elle est censée représenter cette population à laquelle elle appartient et constituer un garde-fou contre le racisme. Considérer que tous les Noirs se ressemblent, forment une population homogène qui pense la même chose et réagit de la même manière à tout stimulus, n'est-il pas raciste ?

Même en faisant appel à quatre ou cinq relecteurs de sensibilité, le problème persiste. Ils ne seront jamais représentatifs de toute une population (qui par ailleurs ne vit pas qu'en France, on rajoute alors les problématiques culturelles mondiales).

Le champ du symbolique

Même si j'ai l'impression de dévier un peu de mon sujet, je ne peux pas ne pas l'aborder. C'est aussi l'occasion pour moi de dire que, bien sûr, il y a des problématiques de représentations et d'inclusivité dans la culture et dans les œuvres littéraires. On sait par exemple qu'un livre avec un héros sera lu par des garçons et des filles, mais que les premiers auront une tendance marquée à éviter les livres portés par des héroïnes parce que considérés comme "pour fille". C'est donc une question d'éducation sur les représentations. Me méfier des sensitivity readers ne signifie pas pour autant que je réfute la problématique auxquels ils veulent répondre. Bien au contraire.

Une membre du forum dont je suis membre expliquait que pendant la colonisation, les comparaisons animalières (gazelle, crinière...) avaient été employées pour animaliser les Noirs, les repousser dans la sauvagerie, hors de la civilisation, si vous voulez. Et donc, pour cette raison, il faudrait cesser de les utiliser aujourd'hui. C'est un non-sens.

Prenons l'exemple de la crinière. Si je compare la chevelure d'une femme noire à une crinière, je peux dire deux choses. Dans le premier cas je peux effectivement l'animaliser, faire ressortir la sauvagerie, le désordre. Dans le second, je peux l'employer pour dire la majestuosité, le courage, le port altier ! Il y aurait donc un retournement du stigmate. S'interdire cet emploi positif, valorisant, sous le prétexte que précédemment les comparaisons étaient péjoratives, pose problème.

Ce n'est rien de moins qu'abandonner tout un champ de la langue aux racistes et leur dire qu'ils ont gagné et que oui, effectivement, les Noirs sont sauvages et bêtes. Idéologiquement, moi, ça me pose problème. Parce que je pense que ce sont les racistes qui sont bêtes et que je n'ai pas envie de me faire confisquer la langue que j'emploie par des gros bêtas. Ensuite, dire "on peut pas les utiliser, même positivement, parce que ça a été utilisé négativement dans le passé" est un non-sens qui nie le caractère évolutif d'une langue.

Les mots changent de sens, et les sens d'images.

Avant, le mot "intellectuel" était une insulte. Puis, les gens effectivement taxés d'intellectuels ont dit "mais oui ! nous sommes des intellectuels !" et aujourd'hui si quelqu'un pense de vous que vous êtes un intellectuel, c'est un compliment ! Il s'est passé la même chose avec le mot "queer". C'était une insulte, et les personnes concernées ont dit "mais oui ! et nous en sommes fiers !". Le contraire s'est passé avec "illuminé". Avant, un illuminé était un mot positif pour dire de quelqu'un qu'il est entré dans le secret des dieux (c'est notamment le cas pour certains magiciens de l'Égypte antique). Mais aujourd'hui, un illuminé est un fanatique, un fou. Les mots changent de sens.

Les symboles changent d'images. Au XIIème siècle, l'ours était puissant et majestueux. Aujourd'hui, le puissant et majestueux, c'est le lion !

Les mots ont le sens qu'on veut bien leur donner.

Je vous vois venir : certes, Enir, on peut retourner le stigmate, mais c'est pas à toi de le faire, c'est aux auteurs Noirs ! c'est eux que le racisme concerne.

Vraiment ?

Encore une fois, ça me pose un problème d'essentialisme et de division des gens. Ensuite, ça me pose un problème de fond. Je considère faux de dire que le racisme ne concerne que les personnes noires : c'est un problème de société qui concerne tout le monde. Bien sûr, une personne noire possède un savoir sur le racisme que je ne possèderai jamais : celui de l'expérience. Tout comme mes amis LGBT+ possèdent sur les questions de genre et d'orientation sexuelle le savoir de l'expérience qu'une femme cisgenre hétérosexuelle telle que moi ne possèdera jamais. Bien sûr, leur avis compte, est infiniment éclairant sur ces sujets, et il faut les entendre ! Mais ce n'est pas parce que je n'ai pas l'expérience de ces questions que je ne suis pas concernée.

J'ai des amis qui subissent les discriminations : je veux un monde meilleur, plus incluant, pour eux (c'est hyper pompeux dit comme ça mais en vrai ce serait quand même chouette si on pouvait arrêter avec ces divisions stupides et vivre en harmonie (bon, maintenant ça a l'air carrément niais xD)) et parce que globalement, même sans connaître de personnes concernées, je crois en l'Égalité. J'ai un ami gay qui a subi une agression homophobe ; je voudrais que ce genre de chose ne lui arrive plus jamais, ni à lui ni aux autres. Les discriminations me concernent en temps que citoyenne. J'ai le droit de lutter contre elles avec les outils qui me paraissent appropriés tant que je ne contreviens pas à la liberté et aux droits des autres (par exemple, en principe il est interdit d'empêcher des spectateurs d'accéder à une salle sous prétexte que l'œuvre nous déplaît).

Pour finir

Je suis contre l'essentialisation que la pratique des sensitivity readers induit. Pour moi, l'avis des personnes appartenant à des "minorités" doit être pris en compte au même titre que l'avis de n'importe quel autre citoyen. Ni plus, ni moins. Qui de plus légitime pour parler du racisme entre un Monsieur Toutlemonde d'origine camerounaise et un sociologue ou un psychologue social blanc ? Dur dur. Les deux sont légitimes, sur des plans différents, et leurs avis comptes. Ils sont complémentaires et même en vases-communicants : Monsieur Toutlemonde donne de la matière au chercheur qui à son tour retire de grandes lignes pouvant permettre aux citoyens de mieux comprendre les ressors des situations qu'ils vivent au quotidien.

Parmi les personnes à qui j'ai prévu de demander si elles veulent bien assurer la bêta-lecture de mon roman, il y a deux jeunes femmes. L'une appartient à la "communauté" (j'aime pas ce mot !) LGBT+, l'autre est Noire. Je l'ai réalisé après avoir décidé de leur demander. Car j'ai décidé de leur demander avant d'apprendre l'existence des sensitivity readers. Pourtant, à certains égards mon histoire concernent leurs "minorités". Mais je souhaite demander à la première parce qu'elle a fait des études dans les métiers du livre, et à la seconde parce qu'elle fait des études de Lettres et qu'elle écrit elle-même un roman. Je souhaite aussi leur demander parce que je pense les connaître un peu et que je les respecte. C'est tout. Bien sûr, si elles me font des remarques sur le traitement de la couleur de peau de certains de mes personnages, ou d'une orientation sexuelle, j'y prêterais attention. Mais pas parce qu'elles sont concernées directement : juste parce que je les respecte en tant qu'individu. Ce qu'il faut, ce n'est pas forcément être concerné directement, mais avoir une sensibilité au sujet. Je vais prendre un exemple.

Au lycée, j'avais une camarade qui, si elle s'entendait aujourd'hui, ferait sans doute des bons mais à l'époque elle avait balancé à un gars de la classe, au calme et sans se rendre compte du problème : "c'est du gâchis que tu sois gay". Aïe. Aujourd'hui, si quelqu'un disait ça en face d'elle, je pense qu'elle lui volerait dans les plumes ! Comme je vous l'ai dit, je suis hétérosexuelle. Ce qui ne m'a pas empêchée d'être choquée par sa réflexion (le souvenir n'est pas assez précis pour que je puisse vous dire si je lui en ai fait la remarque). C'est une sensibilité d'ouverture d'esprit, de citoyenne, qui m'a fait être choquée par la réflexion de cette camarade. Peu importe que je ne sois pas homosexuelle. N'est-ce pas ? :)

Cet article est interminable ! Merci à ceux qui sont arrivés jusqu'au bout !
Je suis bien évidemment ouverte à la discussion, mais si je validerai tous les commentaires, je ne répondrai ni au mépris, ni à l'insulte, ni à une quelconque forme d'agressivité. Nous sommes des êtres civilisés, nous pouvons échanger nos idées dans le calme :)
(C'est quand même malheureux d'en arriver à avoir tellement peur d'un lynchage éventuel que l'on se sente obligé de préciser une chose aussi simple...).

Bibliographie

♦ Agnès Tricoire (dir.),  L’Œuvre face à ses censeurs : le guide pratique de l’Observatoire de la liberté de création : art contemporain, théâtre, littérature, musique, cinéma... Nantes: M Médias, 2020.
♦ Gilles Gauthier, « Faut-il limiter la liberté d’expression des discours blessants ? Les affaires Slàv et Kanata », Communications, 2020/1 (n° 106), p. 121-132.
♦ Laurent Martin, « Penser les censures dans l'histoire », Sociétés & Représentations, 2006/1 (n° 21), p. 331-345. (Il a depuis écrit un livre, paru en 2016, sur les censures)
♦ Laurent Pfister, « Brève histoire du droit d’auteur », L'Observatoire, 2020/1 (N° 55), p. 9-11.
♦ Agnès Tricoire, « Fiction et vie privée », LEGICOM, 2015/1 (N° 54), p. 125-135.

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