![]() |
Source – Anna Shvets |
J'ai rattrapé tous mes National Geographic. Dans un des derniers numéros, ils parlaient de l'importance du toucher, du fait que les scientifiques découvrent à peine la complexité de ce qu'il se passe dans le cerveau quand une autre peau entre en contact avec la nôtre. La journaliste disait que, pendant le confinement, sa fille avait étendu une bâche entre elles pour qu'elles puissent quand même se prendre dans les bras et que ce contact lui avait fait autant de bien qu'un vrai câlin malgré la sensation du plastique. Le scientifique lui avait expliqué que c'était en raison de son "état de besoin". Alors imaginez le mien, d'état de besoin, si je vous dis que je n'ai pas eu de câlin depuis qu'une amie au collège demandait régulièrement des accolades ! J'étais en Quatrième, je pense, donc j'avais treize ans. J'en ai (presque) vingt-six.
Quand j'étais encore chez mes parents, ma sœur essayait parfois de me prendre dans ses bras. Je déteste ça. Je déteste qu'on me touche. À l'aïkido ça va parce que le prof montre l'enchaînement que l'on va faire. (Et encore, au tout début, j'étais très mal à l'aise, et j'ai encore du mal quand il faut toucher le visage ou le flanc.) Donc je sais que mon partenaire va me toucher le poignet, par exemple, et que je vais prendre le sien. Mais quand un jour on revenait s'asseoir à la fin du cours, que je discutais avec l'une des personnes, et qu'elle a mis sa main sur mon épaule, je l'ai senti. Une espèce d'alerte rouge s'est allumée dans ma tête. Danger.
Quand je réfléchis sur la raison pour laquelle je n'aime pas qu'on me touche, c'est le mot qui vient. Danger. Après tout, rien n'empêcherait la personne de sortir un couteau et de me blesser. Ce n'est pas ce que je me dis au moment où je suis touchée – sur l'instant, c'est juste une sensation qui traduit "danger" –, mais c'est la première idée qui me vient quand je commence à réfléchir. Et pourtant je rêve d'un peau à peau.
Comme il y a trop de capteurs dans la main, et qu'on ne sent du coup que ce qu'il y a sous les doigts, des fois je passe mon avant-bras sur mon ventre. C'est au fond assez pathétique, alors j'essaye de ne pas trop y réfléchir. Avant, je ne pouvais pas dormir nue. Ça fait partie des choses qui ont changé dans mon rapport au corps. Je ne pouvais pas parce que je n'aimais pas sentir ma propre peau, et je ne me sentais pas à l'aise. J'avais aussi cette peur absurde que des insectes entrent dans mon corps. Maintenant, je crois que je ne supporte plus mes vêtements (parfois même en pleine journée) parce que je suis mieux avec mon corps et mes émotions, mais aussi parce que je recherche le contact de la peau. Ce n'est pas une chose que j'ai abordé avec la psy pour le moment. Mais ça devra forcément venir. J'ai parlé du fait que je ne suis jamais tombée amoureuse.
Souvent je me dis que je ne trouverais jamais personne parce que je ne suis pas assez bien. Et que, même si ça arrive, je ne pourrais quand même pas faire l'amour à causes de démangeaisons qui me gênent depuis huit ans mais que les médecins ne soignent pas (la plupart du temps, ils me filent juste une crème à la cortisone et démerde-toi avec ça). Puis, je n'aime pas qu'on me touche, alors faire l'amour, imaginez ! Je rêve d'un câlin, je crois que j'en ai besoin, qu'on me tienne et qu'on me dise que ça va aller – mais je n'aime pas qu'on me touche.
Les capteurs qui font qu'on se sent plus liés aux autres sont dans le dos et les bras (je laisse ça là, servez-vous-en ! :D). Il faut des câlins de minimum vingt secondes, cinq à dix minutes par jour. Une psychologue états-unienne dont je n'ai pas noté le nom a déterminé qu'il faut quatre câlins pour survivre, huit pour fonctionner, et douze pour croître. Mais je n'aime pas qu'on me touche. J'ai l'impression qu'on m'enferme, je crois, quand ma sœur essayais de me prendre dans ses bras. Mais même une main sur l'avant-bras ou sur l'épaule, ça me gêne. Souvent je me dis aussi que je ne veux pas un câlin d'une personne qui en veut un de moi parce que je n'ai pas d'énergie à donner. J'ai besoin qu'on m'en donne, qu'on me "rattrape". Je n'ai pas d'énergie à transmettre. Si j'accepte un câlin de quelqu'un qui l'attend, en veut un, j'ai l'impression que je vais être pompée de mon énergie. D'ailleurs, dans mon souvenir, l'accolade avec un collègue qui s'en allait quand j'étais en stage ne m'avait pas plus gênée que ça. Il y a peut-être de l'espoir ? Mais en même temps ce n'était pas un câlin à proprement parler.
Ma mère et ma sœur sont venues la semaine dernière. Je m'étais attendues à ce qu'elles réclament des bisous ou des accolades en partant, mais non. Je n'en voulais pas, mais en même temps j'aurais aimé savoir si, comme mon rapport au corps change un peu, je l'aurais mieux supporté ou pas que l'année dernière. Mais en même temps je crois que je suis soulagée qu'elles aient respecté mes besoins et n'aient pas insisté. Je ne sais pas si le terme de "soulagée" est le mieux. Je crois juste que c'est comme ça et puis c'est tout. Comme une émotion neutre, si c'est possible.
Les émotions, c'est un peu dur à déterminer, je trouve.
En attendant, je me touche moi-même. Je laisse traîner mes mains sur mes cuisses, ou mon ventre et j'ai toujours mes peluches contre moi, la nuit. Mais je sais que c'est très loin de la sensation que l'on a avec un autre être vivant.
Quand les chats étaient encore là, la minette montait sur mon lit, voire sur moi, tous les soirs et au milieu de la nuit. J'aimais bien sentir son poids et un peu sa chaleur – même si elle arrêtait pas de bouger ! Un soir, elle était roulée au pied du lit. J'ai mis la plante de mon pied contre elle, au travers du drap. Dire que j'ai adoré serait très loin de la réalité. Je me suis dit "ah, ça fait ça de toucher un être vivant et pas une peluche ?". Je me sentais reliée. Je ne sais pas trop à quoi, d'ailleurs. Au Vivant, à la Terre, au Monde – appelez ça comme vous voulez. À quelqu'un. Et quand j'enlevais mon pied, je me voyais toute seule dans le noir, isolée sur mon îlot dans une mer à l'horizon de laquelle il n'y avait aucune terre. C'était un chat. C'était à travers d'un drap.
Imaginez mon état de besoin.