jeudi 31 décembre 2020

Corriger son roman

Source – Ksenia Chernaya

Comme promis, je vous fait un article spécial sur la méthode, pour ne pas mélanger avec les journaux d'écriture et que ce soit plus facile à lire (ou à ne pas lire ! :P).

Avant de commencer, je dois dire que je ne prétends absolument pas vous mettre entre les pattes une énième méthode infaillible ou même vous donner des conseils de trucs qui marchent : je pense que "les trucs qui marchent" n'existent pas ; en revanche "les trucs qui marchent pour vous", oui. Ma seule prétention, c'est de vous expliquer comment j'ai décidé de m'y prendre pour corriger mon premier roman, pourquoi j'ai décidé de faire comme ça, en quoi ça répond à mes besoins et mes inquiétudes et réduit le stress quand je corrige :) C'est tout ! :) L'idée, c'est que l'on puisse échanger, partager, discuter, que vous piochiez ce qui vous intéresse s'il y a une chose qui vous intéresse, que vous me disiez comment vous vous y prenez si vous-mêmes vous écrivez, et voilà :) Aucun remède miracle ! Je pense qu'une bonne méthode est personnelle, évolutive, et née de l'expérience et d'une bonne connaissance de soi !

Principe numéro un : et si je me rate ?

Ben, si je me rate, c'est pas grave : j'ai la version précédente ! Mon grand principe de correction, c'est de travailler à chaque nouvelle phase sur une copie de la phase précédente. Ça me permet de pouvoir toujours répondre à la question "attends... comment c'était avant, déjà ?" et comme ça j'ai un peu moins peur de corriger en pire. Je me dis que si finalement à la fin je n'aime pas une correction, j'aurais accès à mes versions précédentes pour prendre une décision. Du coup, je peux tailler dans les phrases et accepter plus facilement d'enlever des tournures que j'aime bien mais qui finalement n'apportent rien, etc. puisqu'elles ne sont pas perdues. Actuellement dans mon ordinateur j'ai donc deux V1, deux V2, et j'aurais une V3 quand je travaillerai sur les retours de mes bêta-lecteurs (je pense que je ferais un article dédié à ce moment-là).

La première V1 est mon premier jet, tel que je l'ai terminé avant de faire une pause pour laisser décanter. La seconde V1 est une version corrigée à la volée durant ma première relecture, avec dans la marge les codes de corrections (j'y reviendrai). La première V2 est la version où j'ai corrigé les erreurs pointées à la première relecture, et la seconde V2 est ma relecture finale avant envoi en bêta-lecture, pour à la fois prêter attention à la formule, et à la fois vérifier que mes corrections précédentes, faites dans le désordre, tiennent la route et n'ont pas l'air d'un rafistolage malheureux !

Dans une clef USB j'ai aussi une sauvegarde de mon premier jet et de ma première V2 (on n'est jamais trop prudent).

Cette manière de faire une copie du fichier à chaque nouvelle séquence me permet aussi de savoir combien de temps je passe sur chaque partie. Par exemple, je sais que j'ai passé à peu près 160 heures à écrire mon premier jet, et à peu près 40 à le relire en attribuant des codes de correction.

Comment est-ce que je m'organise ?

J'ai choisi une méthode hybride entre ordinateur et papier. C'est ce qui me convient le mieux. Je suis vraiment très, très papier et je n'utilise pas du tout les logiciels d'aide à l'organisation d'écriture ! Mes fiches de personnages quand j'en ai sont sur papier, ma frise chronologique, mes cartes, plans, schémas en tout genre sont sur papier, l'écoulement des jours est sur papier, mes listes de prénoms et autres "ressources générales", mes croquis de vêtements... tout ça, c'est sur papier ! Du coup, travailler mes corrections entièrement sur ordinateur est absolument impossible pour moi : j'ai besoin de passer dans le concret, avec un stylo et des feutres pour m'aider à réfléchir.

Des codes de correction

Voilà comment ça se passe : pendant ma première relecture, j'ai corrigé à la volée les coquilles et autres atrocités que je trouvais (les fautes, les tournures vraiment trop moches que je savais comment améliorer, etc.) et j'ai noté toutes les autres (incohérences, tournures vraiment nulles mais pour lesquelles je n'arrivais pas à réfléchir, etc.) avec des codes que je reportais ensuite dans un cahier. J'ai attribué une couleur à chaque code. À côté du code je mettais l'explication du problème, comme par exemple telle tournure incompréhensible, ou telle incohérence, ou une maladresse, un non-sens, une interrogation, une précision à apporter, etc.

Mes codes sont les suivants :
• GEN : général (c'est tout ce qui concerne toute la longueur du roman ou les choses que je savais devoir corriger alors que je n'avais pas encore fini d'écrire)
• DLG : dialogue
• MLD : mal dit
• DSP : description
• PSO : personnage
• RTM : rythme
• UNR : univers
• TYP : typographie (c'est un peu superficiel mais je me suis rendue compte que je n'avais pas mis les majuscules aux mêmes endroits partout donc je l'ai noté pour être sûre de m'en souvenir)
• COH : cohérence
• CNS : construction (qui peut aller de l'articulation entre deux paragraphes, au déroulement de toute une séquence).

En relisant mon premier jet, si je voyais un problème sur un personnage, j'utilisais la fonction des commentaires dans mon logiciel d'écriture, je surlignais le passage, je mettais "PSO003" par exemple, et je reportais mon code sur mon cahier avec la correction à faire.

Outre le fait que j'ai besoin du papier pour réfléchir, ça me permet d'avoir un suivi des corrections dans le sens où parfois, en reprenant mes indications, je n'étais plus d'accord avec moi-même. J'aime bien aussi faire comme ça parce que bien sûr je pourrais détailler la correction à faire dans la case du commentaire sur le document directement, mais parfois mes commentaires étaient assez longs, les problèmes assez rapprochés, et donc tout se serait chevauché et je me serais retrouvé avec une boîte de commentaire en fin de page alors que la correction à faire était au début, ce que je trouve vraiment relou, du coup passer par le papier permet de régler ça.

Passer par le papier avec des codes couleur me permet aussi de voir d'un coup d'œil les problèmes d'un chapitre. Par exemple j'avais des chapitres avec que du bleu (problème de forme) ou des oranges (problème de fond). Je pouvais choisir plus facilement ce que j'allais corriger en priorité. D'autant que je n'ai pas repris mon manuscrit dans l'ordre.

Corriger dans le désordre

Au début, j'avais pensé balayer le texte en gérant d'abord le fond, puis une seconde fois pour la forme. Finalement j'ai réalisé que ça allait vite me gaver, donc j'ai corrigé chapitre par chapitre, le fond puis la forme. Outre mon bien-être à corriger (le plus important !), l'autre avantage que ça permet c'est que j'ai pu corriger mon roman dans le désordre. Du coup, je ne m'intéressais vraiment qu'aux choses que j'avais relevées, et pas à savoir si l'histoire se découlait bien, patati et patata (ce que j'avais déjà fait à ma première relecture en posant le diagnostique, donc autant ne pas se remplir le cerveau avec des trucs déjà réglés). Je pense que si j'avais corrigé dans l'ordre j'aurais été influencée par le déroulement de l'histoire que je connais. Pouvoir corriger un chapitre de fin, puis enchaîner par un chapitre de début, permet de prendre plus de recul, je pense.

C'est un peu anecdotique mais je le case quand même : j'avais fait sur mon cahier des cases représentant chacune un chapitre, que je cochais quand j'avais terminé, pour visualiser mon avancée et aussi ne pas chercher pendant des plombes les chapitres non-corrigés isolés au milieu de plein de notes et de gribouillis en vert x)

Actuellement, j'ai commencé ma dernière relecture avant appel aux bêta-lecteurs. Cette fois, je corrige tout ce que je trouve directement et je lis dans l'ordre.

Je pense que l'on ne peut pas (en tout cas c'est mon cas) courir à la fois derrière un diagnostique pour vérifier que tout se tient et avoir une idée de la tête générale du texte, et à la fois derrière la jolie formule. À ma première relecture, j'ai eu souvent beaucoup de mal à trouver des solutions aux problèmes que je pointais, alors que maintenant que je porte mon attention complète sur la forme, j'en trouve même d'autres !

Pour cette seconde relecture, j'ai aussi décidé de la faire à voix haute. J'ai piqué l'astuce à une autrice dont j'avais lu l'interview quand j'étais adolescente (incapable de vous dire qui c'est, malheureusement !) et je trouve que qu'elle fonctionne bien pour moi. Je trouve que je déniche mieux les problèmes de rythme, ou les lourdeurs, bref : tout ce qui concerne le style :)

J'avance assez lentement puisque je tourne à cinq pages par heure... mais je préfère avancer lentement que me précipiter.

J'ai aussi décidé de changer de routine. Pour l'écriture du premier jet, ma première relecture et ma première phase de corrections, je travaillais dès le réveil. En parallèle, je me suis lancée dans un projet pas sérieux juste pour le fun que j'avançais en fin d'après-midi et jusqu'en soirée. J'ai trouvé que je tournais plutôt pas mal à ces heures-là, et que la lumière me mettait dans de bonnes dispositions, donc j'ai décidé de tester une correction du roman plutôt en fin d'après-midi. C'est un vrai crash test parce que je suis plutôt du matin en général, donc on verra ce que ça donne !


Voilà ! :)
De votre côté, comment organisez-vous vos corrections ?

mardi 29 décembre 2020

Journal d'écriture, mois 10

Source – cottonbro

Quand j'ai recompté pour savoir quel nombre de mois je devais mettre dans le titre (oui, j'ai compté avec mes doigts, comme les enfants :'P) et que je me suis rendue compte que ça fait presque un an que je travaille sur ce premier roman, j'ai trouvé que le temps avait passé bien vite ! La dernière fois je vous avais laissé sur la fin de l'écriture de mon premier jet. Ce mois-ci, après une pause pour laisser décanter, j'ai repris mon texte et j'ai terminé la première phase de corrections ! Comme ma méthode pour corriger ne va pas intéresser tout le monde, j'ai décidé de vous faire un article spécial que les personnes non-intéressées pourront simplement ne pas lire, et me concentrer ici sur mes ressentis, comme dans tous les autres journaux d'écriture précédents :)

Au début, j'ai un tout petit peu déchantée parce que je pensais pouvoir relire une quarantaine de pages par jour et finir donc ma relecture et mon diagnostique des corrections à faire en une semaine. Haha ! c'te bonne blague ! Pas du tout. Je tournais à cinq pages par heure, autant dire que ma cadence de travail s'est stabilisé à quinze pages par jour, soit trois heures tous les matins. J'ai donc été plus lente que ma première estimation. Je me suis aussi accordée une pause de trois jours pour lire Les Gardiens de Ji qui me draguaient depuis ma table de nuit depuis des jours ! Mais au final, je ne suis pas trop mécontente de mon rythme et surtout du fait que j'ai réussi à me discipliner pour tenir !

Une chose qui me faisait peur c'était de ne pas apprécier ce moment de corrections, qui est redouté par beaucoup d'auteurs dont je lis les témoignages ici et là. Finalement, j'ai bien apprécié me relire, trouver mes tics de langage, etc. J'avais aussi très peur de me rendre compte que toute cette histoire est toute pourrie, ou pas bien écrite (même si le premier jet n'est que rarement parfait) et de me dire qu'il n'y avait plus rien à faire et d'abandonner. Bon, au final c'est surtout que c'est très, très hétérogène. Il y a des passages qui n'ont quasiment pas besoin de correction, et d'autres (que j'ai bien galéré à écrire) qui frôlent la catastrophe. Mais en fin de compte je suis assez contente de mon histoire, je pense que mon scénario n'est pas mauvais ; j'ai surtout très peu qu'une mauvaise écriture le desserve.

Je suis tombée sur bien trois ou quatre phrases qui n'avaient pas de fin et ne voulait rien dire... Et même sur une phrase qui n'avait tellement pas de sens que j'ai été incapable de retrouver ce que j'avais voulu dire ! x) Maintenant ça me fait bien rire, je me demande ce qui me passait par la tête, mais sur le coup ça m'a grave énervée ! x)

J'ai aussi remarqué que mes problèmes de cohérence étaient plus nombreux vers la fin, ce qui est somme toute assez normal puisque le plus dur ce n'est pas de jeter les lignes à la mer, c'est de les remonter dans le bon ordre et avec le bon rythme ! D'ailleurs, le rythme est je pense mon problème principal – ce qui est vraiment pas de pot quand on sait que le scénario en lui-même n'est pas la grande aventure avec plein de rebondissements, du coup si le rythme qui porte cette histoire pas très énergique n'est pas le bon, ça risque encore plus de tout ficher par terre. Mais d'un autre côté vouloir faire un rythme nerveux pour une histoire qui ne l'est pas ne fera que des dégâts. Je pense que le plus gros danger pour moi pour la suite c'est de corriger des trucs qui n'ont pas besoin de l'être, de me mettre la pression parce que les nombreux auteurs que j'ai lu pendant ma boulimie livresque sont excellents et que je dois faire pareil ! Sauf que : chacun son style, chacun ses mots, et chacun sa manière de travailler. Si je corrige trop, je vais perdre en spontanéité et en naturel. Pareil si je corrige en me rapprochant trop du style d'Untel ou d'Untel. Je pense que je vais devoir me concentrer à faire le tri entre les corrections que je veux faire "pour faire bien" et celles qu'il faut que je fasse "pour le bien du roman".

Malgré tous ces problèmes et ces quelques doutes, mon moral, ma motivation et mon optimisme sont toujours assez élevés, ce qui est un petit miracle quand on sait que je suis plutôt pessimiste de nature ! Je pense bien que ce roman, et l'écriture en général, doit être la seule chose pour laquelle je me sens compétente (c'est vous dire si la chute sera rude au moment de l'échec).

D'ailleurs, j'ai très peur de la réaction de mes bêta-lecteurs. J'en ai quatre, plus une amie qui va lire par curiosité et me donner un avis général ; et les deux à qui j'ai pitché l'histoire de manière un peu complète avaient l'air super emballées ; du coup elles ont forcément une idée de ce que ça peut donner, et j'ai peur que ça termine mal... J'ai aussi pitché à un membre du forum d'écriture sur lequel je suis, qui m'a dit que ça avait l'air d'un truc avec un univers "bien gratiné", ce qui me fait très plaisir mais me terrorise parce que moi je n'ai pas l'impression que mon univers soit très gratiné... C'est quand même pas la grande aventure, les révélations tombent pas comme des coups de tonnerres, au contraire je dirais plus que ça "coule". Y a pas trop de moments d'action, non plus, j'ai l'impression. Du coup j'ai peur de ne pas avoir réussi à valoriser mon scénario. Ce qui me frustre vraiment parce que je sais que mes scenarii sont bons, je n'ai jamais douté de mes scenarii, mais il n'y a rien de pire qu'un livre avec une bonne histoire et pas de mots pour la raconter... Pour le moment j'essaye de ne pas trop y penser, après tout le manuscrit n'est pas encore prêt à être envoyé en bêta-lecture, donc on verra plus tard (politique de l'autruche, donc).

C'est l'ensemble de toutes ces terreurs et de ces doutes qui me fait hésiter à commencer le second roman par chevauchement. J'avais prévu de commencer à rédiger en janvier, mais je pense que finalement, comme c'est mon premier coup, je vais attendre de voir comment je me débrouille et d'avoir vraiment tout, tout fini pour commencer le second. Avec ces problèmes d'homogénéité entre le début et la fin, j'ai aussi décidé que j'essaierai de rédiger le premier jet de ce deuxième roman en trois mois au lieu de six, ce qui est largement faisable et me posera sans doute moins de problèmes au moment des corrections ! (ou alors plus parce que j'aurais écrit n'importe quoi...).

Actuellement, avant d'envoyer en bêta-lecture, il me reste une dernière relecture avec correction au fur et à mesure. Pendant ma première relecture, j'avais juste corrigé les trucs qui crevaient vraiment les yeux et pour lesquels je savais comment rectifier le tir ; j'ai juste annoté les autres pour les corriger plus tard. Là, j'ai fini ces corrections annotées. Le risque, c'est que comme j'ai butiné de correction en correction et malgré mes notes, je me retrouve avec un truc "rafistolé" plutôt qu'un bloc qui tient bien. Donc je vais relire une seconde fois, pour repasser et vérifier que tout se goupille comme il faut, faire aussi bien attention aux tournures, etc. (qui n'étaient pas ce que je cherchais en priorité lors de la première relecture). Ce qui va aussi me permettre de vérifier ces histoires d'homogénéité, parce que si ça se trouve j'affabule complet ! Mais comme il y a des expressions qui apparaissent et disparaissent... d'un autre côté c'est pas grave si j'utilise une expression qu'une seule fois dans le roman... je devrais être libre de faire ce que je veux ! Donc je suis pas mal tiraillée entre ce que je veux et mes présupposés sur "ce qui doit être".

Ce qui est assez ironique en un sens parce que quand je réponds aux questions d'autres auteurs en herbe sur les forums et autres réseaux je réponds souvent "fais ce que tu veux !". L'hôpital qui se fout de la charité, donc... (je savais que je n'aurais pas dû lire autant pendant ma phase de correction, c'était une très mauvaise idée !)

Donc j'ai peur que ce ne soit pas assez bien.
Mais d'un autre côté j'ai peur aussi que la partie de moi qui trouve ça bien, trouve ça bien parce que je connais l'histoire, je sais ce qu'elle doit être, et donc en fait je trouve bien mon intention, et pas ma manière de la réaliser. C'est le bourbier, cette histoire !

De votre côté, où en êtes-vous dans vos projets ?

samedi 19 décembre 2020

Vivre de son écriture

Source – Karolina Grabowska

Je n'avais pas vraiment prévu d'écrire cet article (un peu comme tout mes articles, d'ailleurs :P), mais c'est une question qui me taraude depuis quelques jours. En fait, je me rends surtout compte que j'ai beaucoup évolué sur ce sujet. J'ai presque carrément fait un revirement à 180°, d'ailleurs !

Il y a encore quelques années, quand j'étais au lycée je pense, pour moi ce n'était pas envisageable de vivre de mon écriture parce que je ne voulais pas avoir à faire que ça de mes journées, je ne m'imaginais pas que ce serait possible et j'avais un peu peur que ça ne me plaise pas, aussi, ou de ne pas avoir le temps de faire autre chose. Le message d'une autrice (je crois me souvenir que c'était Samantha Bailly mais je ne pourrais pas le jurer) me disant qu'elle s'était lancée dans des études pour le plaisir, etc. m'avait à peine convaincue. 

En fait, pour moi, écrire est un besoin et je ne me voyais pas être payée pour réaliser un besoin. Ce qui est très con parce qu'à côté de ça je veux aussi publier mes histoires même sans en faire mon métier et donc gagner de l'argent dessus, et donc gagner de l'argent sur un besoin. On n'est plus à une contradiction près...

L'autre jour j'ai reçu ma première newletter de Pierre Grimbert (qui pour une raison tout aussi inexplicable qu'irrationnelle m'a carrément mis la patate !) qui disait qu'il pouvait désormais consacrer plus de temps à l'écriture et écrire plusieurs heures d'affilées chaque jour. Et je me suis prise à me dire à moi-même "qu'est-ce que j'aimerais bien n'avoir que ça à faire de mes journées !". Vous imaginez ? Tous les matins je n'aurais qu'à me pencher sur mon ordi et écrire, écrire, écrire, écrire ; voir mes personnages se sortir des situations compliquées dans lesquelles ils se sont mises (ou plutôt dans lesquelles je les ai mises, les pauvres loupiots !). Je pourrais écrire des heures et des heures et c'est bien tout ce que l'on me demanderait : rester dans mes mondes imaginaires et leur faire prendre une certaine réalité. Le rêve !

Je ne sais pas d'où me vient soudain cette idée. Peut-être que c'est la newletter de Pierre Grimbert que j'ai trouvée inspirante quelque part au fond de moi. Peut-être que c'est le fait que j'écris beaucoup en ce moment. Je dois restreindre ma boulimie livresque parce que si je plonge dans un livre (le dernier intégral du Cycle de Ji de Pierre Grimbert, justement) je sens que je ne vais pas le lâcher, or c'est embêtant parce que j'ai quand même quelques petits trucs à faire. Alors je me restreins, jusqu'au moment où je me bloquerais trois jours pour lire en ne m'arrêtant que pour aller aux toilettes, manger, et dormir. Et pour compenser, j'écris. C'est aussi que je suis dans la correction de mon roman (je vous en reparle bientôt dans un journal d'écriture et un article spécial sur ma méthode de correction ;P) et du coup j'y accorde plusieurs heures par jour et ensuite le soir je trouve encore le moyen de penser au roman suivant de plus en plus sérieusement tout en écrivant une histoire juste comme ça pour le plaisir, au moment où je craignais de n'être plus capable d'avoir de nouvelles idées dignes de ce nom. Et en fait... j'adore ça ! En tout, je dois bien accorder six heures par jour à l'écriture (pas aujourd'hui, j'ai fait le ménage, j'ai même pas encore commencé à corriger mon roman !). Je profite de ne pas trouver de boulot pour y passer des heures. Je trouve ça hyper grisant ! Peut-être que c'est le fait de voir ce que ça fait de ne pouvoir passer ses journées qu'à ça qui m'a débloquée et me permet de dire que finalement non : je ne m'ennuierais jamais si je n'avais que ça à faire !

Sur le forum dont je suis membre, une membre a demandé combien d'heures par jour on passe à l'écriture. Je lui ai donc raconté mon parcours des dix derniers mois. Et j'ai réalisé que peut-être le fait de m'être lancé comme défi d'écrire tous les jours pour commencer et finir mon roman a déclenché chez moi tout ça. A tout débloqué. Parce qu'après l'écriture, j'ai lu et lu et lu durant des jours où je ne faisais que ça. Et maintenant j'écris. Ou je pense écriture. Ou je parle écriture sur mon blog alors que ce n'est même pas un blog auteur ! Même le fait de n'être jamais tombée amoureuse je tourne ça en question d'écriture : comment je peux écrire bien une romance si je ne sais même pas de quoi je parle ?

Pourtant, je pense qu'il n'est toujours pas raisonnable de penser vivre de mon écriture. Si ça arrive, tant mieux, j'en serais ravie. Mais c'est déjà tellement difficile d'être publiée, que d'en vivre !... C'est à peu près aussi réaliste que de d'envisager tout plaquer pour élever des ânes de rando en Dordogne ! Mais ça me fait plaisir de me prendre à rêver que ce soit possible. En fait, je ne connais qu'une seule autre chose que je pourrais faire à longueur de journée sans m'ennuyer : la radio !

vendredi 27 novembre 2020

Mes 5 derniers livres lus (n°2)

La dernière fois je vous avez dit que j'avais bien envie de revenir à des articles un peu plus légers alors me voici ! En vrai, j'ai un peu triché parce que je n'ai pas vraiment pris mes cinq derniers livres lus ; j'ai plutôt pioché parmi les cinq derniers dans la longue liste de ce que j'ai lu depuis quelques mois. Mais on s'en fiche parce que c'est mon article, je fais ce que je veux, puis je voulais aussi faire de l'unité entre les articles et donc garder le "cinq derniers". Bref. J'ai des trucs sympa :)


Pérismer – Franck Dive

Ils sont cinq. Cinq adolescents qui vivent depuis leur plus jeune âge dans un monastère isolé du monde extérieur. Par une nuit tragique, ils échappent de justesse à l’agression de ténébreuses créatures et, pour survivre, doivent se résoudre à l’exil.

Un long périple les attend, au cours duquel ils n’auront pas d’autre choix que d’apprendre à s’entraider et à dépasser leurs différences, car face à eux se dresse la Reine des noctères, un fléau qui les considère déjà comme ses pires ennemis.

C'est ma première triche : je ne vais pas vous parler que du premier tome mais de la trilogie (sans rien divulguer, évidemment ;P). C'est assez facile parce qu'il y a une grande unité dans cette trilogie, à la fois dans le bon et dans le moins bon.

Je dois dire que cette trilogie m'a énormément frustrée. À tel point que je vais commencer par les points négatifs et finir sur le positif, parce qu'on se souvient toujours mieux de ce que l'on a lu ou vu ou entendu en dernier et que ça m'embête que vous vous souveniez du "mauvais" (oui, l'autrice de ce blog vient d'admettre chercher à manipuler ses lecteurs, à part ça tout va bien ! xP).

En fait, pour résumer le moins bon, j'ai trouvé que ça manquait d'écriture. J'ai eu beaucoup de mal à imaginer les lieux des actions car les descriptions succinctes n'étaient pas toujours claires, par exemple. Ce n'est pas grave quand ça n'importe pas à la scène, mais quand le lieu est central c'est déjà beaucoup plus embâtant. J'ai aussi trouvé que ça allait souvent un peu trop vite, presque comme si l'on sautait d'une action à l'autre. Parfois, des choses semblent sorties du chapeau ; soit que l'on n'a pas été préparés soit que l'on a été mal préparés. On reçoit donc des vérités ou des actions auxquels on doit dire "oui, d'accord" alors que ça semble venu de nulle part, là parce que l'auteur en a eu besoin. C'est vraiment dommage parce qu'en réalité l'univers est vraiment travaillé, donc ces vérités sorties de nulle part font sans doute réellement partie de la construction de l'histoire.

Le dernier tome est celui qui a le moins ce problème de manque d'écriture mais d'un autre côté il comporte quelques incohérences qui, même si elles ne sont pas méchantes, font tiquer et sortent de la lecture comme par exemple quand à une page on vous dit que le dragon tient un soldat dans une patte et que trois pages plus tard c'est deux. Par contre, bon point pour le tic de langage du tome un ("avoisiner" utilisé tout le temps) qui disparaît.

Ce manque d'écriture m'a beaucoup frustrée parce que, derrière ça, l'histoire est géniale ! Assez sombre (digne de la dark fantasy, je dois dire) mais traitée d'une manière idéale pour un livre classé Jeunesse. Le point de départ est la lutte contre le Mal, rien de bien original mais ça marche ! L'univers est sympa, bien construit, le scénario fonctionne, et les personnages !... Les personnages, principaux comme secondaires, sont vraiment, vraiment bien construits, ils ont des personnalité à eux sans tomber dans la caricature, leur développement est parfait et le traitement de leur vraie nature (pas tout à fait humain) est très bien traitée que ça soit du point de vue du scénario ou de l'évolution psychologique des ado. C'est vraiment une très jolie histoire avec une fin parfaite (qui moi m'a mise par terre mais je suis fragile xD). Et du coup, toutes ces qualités de fond portées par une écriture qui manque un peu, n'est pas tout à fait à la hauteur, m'a beaucoup frustrée !

J'ai passé un moment très sympa et je vous le conseille pour quand on ne veut pas se prendre la tête ! Et puis les personnages sont vraiment attachants, c'est difficile d'avoir son préféré (même si moi Erian me tape un peu sur le système, mais bon, justement ça démontre qu'il est bien construit parce qu'il a ses qualités mais ses défauts sont bien dosés et me saoulent). Je pense qu'il est facile de pardonner le "manque d'écriture" face à la très jolie histoire !


Le Charognard
– K.-J. Parker

Un homme se réveille au milieu de nulle part, parmi des corps éparpillés, sous le regard inquisiteur des corbeaux. Il ne sait plus qui il est, ou comment il est arrivé là. Le seul lien le rattachant à son existence ultérieure est son don naturel pour manier l’épée, et les rêves fragmentaires qui hantent son sommeil.

Perdu dans un monde hostile, il erre de village en village, jouant au dieu pour trouver le gîte et le couvert. Mais l’ombre de son passé ne cesse de le poursuivre. Elle lui évoque un mystère bien plus grand qu’il ne l’aurait imaginé, une vérité qu’il préférerait sans doute ne pas croire.

Je vous présente encore une trilogie. J'ai lu récemment le tome deux, mais je me suis dit que pour vous présenter la saga, il valait mieux mettre ici la quatrième de couverture du premier tome. Je dois dire avant de commencer que cette trilogie n'est pas complète en français. Bragelonne n'a publié que les deux premiers tomes, je pense qu'ils ont renoncé au dernier devant le peu de ventes. Et pourtant !...

Je suis actuellement en train de lire le tome trois en anglais en livre numérique. Autant dire que je fais des aller-retours avec un dictionnaire et qu'encore plein de petits détails m'échappent, mais je comprends suffisamment pour savoir ce qu'il se passe. C'est ça, ou ne jamais savoir du tout, ce qui serait bien pire côté frustration !

Ce que je vais dire est un peu méchant : je comprends que des lecteurs, après la lecture du premier tome, n'aient pas voulu lire le deuxième et que ceux qui sont allés au deuxième aient voulu abandonner. C'est que c'est un peu mou, on a l'impression qu'il ne se passe rien en presque six cents page à chaque tome. En réalité, c'est une mollesse et un rythme parfaitement maîtrisés, qui installent un univers, une ambiance, et un déroulement parfaitement maîtrisés. En fait, c'est un bonbon. Chaque pièce se positionne, et on lit en se disant "oh non... la vache !". Surtout dans le dernier livre où tout va se résoudre.

En fait, je comprends que la plupart des lecteurs aient abandonnés et que Bragelonne n'ait pas pris le risque de publier la suite : ça tient à la construction de la trilogie. Normalement, une trilogie commence par un tome qui installe le truc ; puis le tome du milieu fait avancer l'histoire, les actions, monte en puissance ; et enfin le dernier tome résout tout. Là, ce n'est pas ce qu'a choisi de faire l'auteur. Il a fait un premier tome qui installe les enjeux, et un deuxième qui sert de pivot. Pour le coup, c'est un tome de révélations sur Poldarn et en terme d'actions il ne se passe réellement que deux grosses choses. Je comprends que ça puisse dérouter. Mais en réalité il est hyper bien construit et permet de se poser pour donner au lecteur comme au personnage les infos dont il a besoin pour la suite. Et, de fait, dès le début du dernier tome, l'auteur met son personnage – et donc le lecteur – en position d'apprendre des tas de trucs sur lui. L'histoire se déroule aussi un peu plus vite que dans les autres tomes. Mais toujours dans une sorte de lenteur qui correspond bien à l'ambiance.

En gros, même si je comprends les critiques du point de vue du lecteur, l'autrice en moi a vu comment les romans sont construits et vraiment, cette trilogie est un bijou extrêmement bien réussi ! Après, c'est aussi une question d'attirances personnelle : si on n'aime pas quand c'est mou, on n'aime pas quand c'est mou ! De mon côté je suis hyper admirative de la manière dont c'est construit !


Un Long voyage – Claire Duvivier

Issu d’une famille de pêcheurs, Liesse doit quitter son village natal à la mort de son père. Fruste mais malin, il parvient à faire son chemin dans le comptoir commercial où il a été placé. Au point d’être pris comme secrétaire par Malvine Zélina de Félarasie, ambassadrice impériale dans l’Archipel, aristocrate promise aux plus grandes destinées politiques. Dans le sillage de la jeune femme, Liesse va s’embarquer pour un grand voyage loin de ses îles et devenir, au fil des ans, le témoin privilégié de la fin d’un Empire.

Ce livre m'a été conseillé par FeyGirl sur Twitter tandis que j'étais à la recherche d'un one-shot de fantasy de préférence francophone. Pas trop exigeante, la fille ! Et encore, j'avais pas précisé que j'aime pas les récits à la premières personnes ! C'est heureux parce que précisément ce livre est rédigé à la première personne, et du coup on ne me l'aurait pas conseillé, et du coup je ne l'aurais pas lu. Ça aurait quand même été dommage. J'ai adoré.

Le truc c'est que comme c'est écrit comme des mémoires, le fait que ce soit à la première personne ne m'a pas du tout dérangé, au contraire c'est passé tout seul !

J'ai trouvé que c'était un récit très tendre, bien écrit. Il aborde plein de sujets importants, comme la tolérance, par exemple, d'une manière très délicate sans avoir trop l'air d'en toucher. Je l'ai par contre trouvé très triste. En vrai, il m'a mise par terre (mais je suis fragile).

C'est bête, mais je ne sais pas trop quoi dire d'autre. Ah, si ! Même si vous ne lisez pas de fantasy habituellement, vous pouvez y aller en fermant les yeux, parce que finalement le côté fantasy ne ressort pas trop. On se trouve dans un Empire imaginaire qui ma foi pourrait tout autant être une puissance du passé. La magie à laquelle on est confronté, on l'est de manière indirecte. Pas de dragons, pas de sorciers, pas de guerres interminables, de complots... c'est tout doux et convient parfaitement à quelqu'un qui n'aime pas la fantasy. Alors foncez :)


Des Sorciers et des Hommes
– Thomas Geha

Sur la Grande Ile de Colme, quand on sait mettre toute morale de côté, la vie offre de nombreuses opportunités. Boire, voler, rudoyer ou tuer, tel est le quotidien de Hent Guer, un guerrier redoutable, et de Pic Caram, un sorcier aux rubans. Toutefois, leurs plans se trouvent contrariés lorsqu'un matin de gueule de bois, Hent constate, impuissant, la disparition de Pic. Sur la Grande Ile de Colme comme ailleurs, les talents d'un sorcier aux rubans attirent bien des convoitises ! Pour le guerrier, pas question d'abandonner son partenaire de crime : spolier son prochain est beaucoup plus drôle avec l'aide d'un sorcier à la morale légère.

Bon. Il y en a des trucs à dire. En un mot ? Frustrée. Mais pas frustrée ascendant contente comme Pérismer. Frustrée ascendant déçue, voire quel-gâchis. Et pourtant ça commençait tellement bien !

Pour commencer, ne vous fiez pas à la quatrième de couverture : Hent retrouve Pic dès le premier épisode, donc circulez, y a rien à voir. L'intrigue générale ne tourne pas autour de ça mais bien davantage autour de vengeance. Sauf que cette vengeance a du mal à passer. Je m'explique : le roman est construit avec des épisodes, qui se suivent sans que l'on sache toujours très bien combien de temps passe entre chacun et ce n'est pas grave. On suit donc les aventures de nos deux salauds plus intéressés par le fric que par le fait d'aider des gens. Pas de problème : les anti-héros, c'est cool aussi. Et puis, à la moitié du roman, rien ne va plus. Exit les épisodes relativement courts : c'est désormais un seul et long épisode qui couvre la seconde moitié du livre, comme un roman classique. Sauf que, sauf que.

Dans cette seconde moitié, on ne suit plus Hent et Pic mais un groupe de personnes qu'ils ont arnaqué chacun de leurs côtés et qui se réunissent pour les attraper et se venger. Soit. Sauf que du coup on les suit eux, et plus du tout les deux anti-héros dont on n'aura plus jamais le point de vue. Drôle de choix de la narration. Ensuite, ça va à toute vitesse ! On aurait dit que vite-vite, il fallait finir pour ne pas dépasser un nombre de pages prédéfini et tout faire entrer dedans ! On saute de personnages en semaines, on est un peu perdu parce que la ligne de temps repart en arrière, fort heureusement des balises nous permettent de nous repérer plus ou moins. Mais ça va vite, tellement vite !...

Ces personnages sont réunis par une sorcière très méchante et très puissante dont on a entendu parler dans un épisode de la première moitié du livre et pourtant elle m'a donné l'impression d'être sortie d'un chapeau. On se retrouve pris dans une vengeance de personnages manipulés par elle, en suivant leur point de vue mais sans jamais vraiment aller au fond des choses. Ça galope, ça galope jusqu'à une fin un peu sortie de nulle part, mal amenée. Et décevante. Je n'ai pas envie de la divulgâcher donc je vais tâcher de la faire comprendre : en gros, Hent et Pic sont punis de manière à ne plus jamais faire de mal à personne mais restent en vie pour bien profiter de la merde éternelle dans laquelle ils sont. C'est une fin en mode "le méchant perd toujours" alors que jusque-là ils trouvaient toujours un moyen de s'en sortir. Presque, je n'ai pas trouvé ça crédible. Ou trop facile.

En fait, non, je vais m'expliquer mieux ça. L'idée c'est que, quand on a une bonne technique d'écriture on peut écrire à peu faire avaler à peu près n'importe quoi au lecteur sans qu'il bronche. La fin de Des Sorciers et des Hommes n'est pas mauvaise en soi. Le choix de punir de la sorte les deux anti-héros en mode "le Mal perd toujours" se défend, dans le fond. Mais là, c'est mal amené. Trop rapide, on survole tout ce qu'il se passe, et surtout j'ai du mal à comprendre ce choix de ne plus jamais faire appel au point de vue de Hent et Pic pendant la séquence vengeance.

Si je dois adoucir un peu ma critique, je dirais que tout ça tient en la construction du roman et son origine. Il me semble avoir lu dans les pages annexes que ce roman à épisodes était né de nouvelles. Sauf qu'on n'écrit pas une nouvelle ou un épisode comme on écrit un roman. Du coup, la première moitié du roman, avec les épisodes, correspond à ce que l'auteur maîtrisait pour ces personnages et cet univers. Ensuite, la seconde moitié est plus comme un roman classique, sur le long-terme, et du coup ça ne fonctionne plus.


La Mésopotamie
– Bertrand Lafont et al.

Entre désert aride et riches vallées fluviales, se sont développés des civilisations brillantes et ouvertes. Au tout début du IIIe millénaire avant notre ère, les Sumériens y ont inventé l'écriture cunéiforme, l'agriculture céréalière irriguée, la civilisation urbaine autour de vastes palais ainsi que les premières formes de l'État. Par la suite, alors que les caravanes des marchands allant de l'Anatolie jusqu'à la vallée de l'Indus dessinent les routes commerciales et transportent métaux et produits précieux, les rois font mettre par écrit la législation, établir les règles de la comptabilité publique et de la diplomatie... Au tournant du Ier millénaire, la Mésopotamie est le centre de gravité de grands empires : assyrien, babylonien, puis perse achéménide. Leurs capitales ont laissé des vestiges impressionnants et l'activité de leurs scribes nous a transmis l'essentiel de leur tradition écrite, associant les Annales royales assyriennes, l'Épopée de Gilgamesh ou l'astrologie mésopotamienne…

C'est de la triche parce qu'il ne fait pas partie des cinq derniers. En vrai, le précédent de tout ce que je vous ai présenté ici, je ne m'en souviens pas, j'en ai lu tellement trop vite par rapport à mon habitude que mon cerveau a buggé. On s'en fiche. Ça me fait plaisir de vous présenter ce manuel, et c'est bien tout ce qui compte !

Je l'ai lu – oui, le millier de pages en tout entier :P – parce que ces périodes de l'Histoire et ces zones étaient assez mystérieuses pour moi, et aussi que je voulais m'en inspirer pour mon prochain roman. Piocher des trucs dedans. Et j'ai bien fait parce qu'il est très bien !

Déjà, il est bien écrit. Ça peut paraître bête de le signaler, mais dans les livres d'Histoire et compagnie, les auteurs n'ont pas toujours une plume très agréable à lire pour la raison toute bête que ce n'est pas du tout ce qu'on leur demande : on leur demande de la science, pas un truc à lire pour se détendre dans un transat à l'heure de la sieste. Mais là, c'est bien écrit. C'est bien.

Évidemment, on brosse quelque trois mille ans d'Histoire en un peu moins d'un millier de pages, donc on se concentre sur l'essentiel, mais j'ai trouvé que c'était bien fait et bien expliqué. On apprend plein de choses et c'est cool !


Voilà ! En avez-vous lu dans cette liste ? qu'en avez-vous pensé ? Avez-vous envie d'en lire ?
Je lis trop de trucs tristes en ce moment, donc si vous avez du joyeux et du gentil où tout est bien qui fini bien, en fantasy, avec même une romance en guise de cerise sur le gâteau, je prends vos conseils ! ;)

samedi 21 novembre 2020

Détraquée

Source – Miguel Á. Padriñán

Je ne sais pas si c'est l'hypnose contre les conditionnements que j'ai écoutée avant-hier, ou juste parce que j'étais quelque part entre le sommeil et l'éveil (j'aurais préféré dormir, mais que voulez-vous, mon esprit est incapable de lâcher-prise), mais hier soir j'ai repensé à des trucs de quand j'étais enfant, et ça m'a un peu perturbé parce que comme j'ai toujours le bourdon, et que je suis pessimiste de nature, j'ai tendance à interpréter ça comme la preuve que je traîne depuis bien, bien longtemps mes problèmes de rapports et interactions entre corps et émotions. Ces souvenirs sont brefs, un peu flous et à la fois très nets, c'est assez perturbant sachant que j'ai du mal avec mes souvenirs de l'enfance comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire ici. Je ne sais pas trop ce que j'attends en vous racontant ça, peut-être juste un exutoire, peut-être qu'on me rassure, ou peut-être que c'est juste un prétexte pour vous parler plus largement de mon état d'esprit du moment. Dans tous les cas il va falloir que je songe à écrire des articles un peu plus légers et joyeux un peu plus souvent, ne serait-ce que comme thérapie. Peut-être que j'écrirais un article avec des trucs chouettes, et je pense aussi vous refaire un article de "mes 5 derniers livres lus". Bref. (Le lecteur perspicace aura remarqué que je retarde le moment d'en venir au fait en racontant ces souvenirs qui sont venus m'emmerder alors que je cherchais le sommeil).

Le premier souvenir, c'est un truc un peu zarbi (genre, vraiment zarbi en fait). Je me souviens qu'avec ma sœur des fois dans les séries qu'on regardait il y avait des amoureux (comme dans beaucoup de séries pour enfants et adolescents, en même temps) et que c'était assez mystérieux et que parfois il y avait des scènes dans le lit (oui, alors bon on va éclaircir les choses tout de suite : on voyait rien que des bisous, hein, je vous rassure). Et du coup je me souviens (ou crois me souvenir ?) qu'avec ma sœur on jouait (c'est le bon mot ?) à ça. Disons que l'on se couchait l'une sur l'autre dans le lit et on se faisait des bisous. Alors quels bisous, combien de temps, etc. je n'en sais fichtrement rien du tout ! Je me souviens juste que je me sentais confusément honteuse et que j'avais suffisamment l'impression de faire une bêtise pour ne pas vouloir que ma mère l'apprenne. Je ne sais pas trop quel place ou quelle valeur je dois accorder à ce souvenir, je ne sais même pas si s'en est vraiment un dans le sens où on a peu de souvenirs intacts et qu'avec les années les souvenirs se troublent, se déforment, qu'on y met sans doute beaucoup de reconstructions.

Le deuxième souvenir c'est moi un peu plus vieille, sur un vélo. Je ne saurais pas trop vous dire mon âge, je pense que j'étais une jeune collégienne mais je ne pourrais pas le jurer. Je me souviens que, assise sur mon vélo, je me frottais à la selle pour avoir du "plaisir". Je le mets entre guillemets parce que c'est le mot que je mets dessus aujourd'hui, est-ce que c'est comme ça que je l'aurais décrit à ce moment-là, je n'en sais rien. Bien sûr, ça ne faisait que mal. Là encore, je ne sais pas trop quelle valeur je dois donner à ça, si on peut considérer que c'est juste la curiosité d'une gamine qui veut savoir comment ça marche, ou si c'est la preuve que j'étais déjà dérangée sur la question. Ça expliquerait mon rapport au corps compliqué... enfin non, ça n'expliquerait rien, ça donnerait juste un nouveau point de départ, une nouvelle balise sur le chemin pour démontrer que tout ça est compliqué pour moi.

Je vous avoue, je me sens un peu mal de raconter ça. Pourtant j'ai déjà raconté des trucs intimes sans éprouver de problèmes. Je dois dire que la seule chose qui me retient d'abandonner c'est que je suis anonyme, si vous me croisez dans la rue demain vous ne saurez pas que c'est moi, et je ne suis même pas sûre que quelqu'un qui me connaisse déjà puisse me reconnaître sur mon blog parce qu'au final je suis plutôt secrète sur ce genres de choses dans la "vraie vie".

D'ailleurs, ça me fait penser que dans l'hypnose que j'ai écoutée le monsieur dit une phrase vers la fin, du genre "vous avez le droit de parler et vous avez le droit de ne pas parler" et ça a plutôt fait tilt en moi parce que je suis plutôt secrète de nature mais ces dernières années j'ai eu tendance à essayer de parler plus, surtout à mes parents qui me le reprochaient, sauf que je commence à me demander si c'était vraiment une très bonne idée de forcer ma nature (surtout quand lesdits parents ne semblent pas avoir remarqué de différence alors que moi j'ai la sensation d'avoir consenti des efforts insurmontables). D'autant que je n'ai pas l'impression d'être vraiment soutenue (ou comprise, mais on ne peut pas être compris si on ne s'exprime pas donc je ne peux rien reprocher de ce côté-là) quand je m'ouvre. Alors je vais sans doute tout refermer pour me protéger.

Je vais aussi arrêter de dire aux militants radicaux sur internet quand je ne suis pas d'accord avec eux parce que le Débat est dans un état déplorable. Ma dernière mésaventure c'était moi, disant à une blogueuse qu'on ne pouvait pas se réjouir de la sortie du livre Moi les hommes, je les déteste parce que ça ne fait que diviser les gens dans la violence et que quand on lit les propos de l'autrice dans les interviews il y a de quoi être flippé (ce à quoi on m'a répondu que les journalistes ont déformé les propos ; certes, ça arrive, mais ont-ils aussi déformé les propos d'Alice Coffin invitée en direct dans C Politique sur France 5 ?). Je suis partie dans la même envolée lyrique que j'avais faite dans mon article sur les sensitivity readers, en disant que je n'étais pas qu'une femme blanche hétérosexuelle mais aussi que je tenais à l'honneur, tout ça. Cette partie, sur l'honneur, le juste-milieu utopiste, etc. se trouvait au milieu d'autres trucs sur moi, tout comme dans mon article. Sauf que la personne l'a sortie de son contexte pour dire que je montais sur mes grands chevaux et me faire passer pour un chevalier des temps modernes imbu de lui-même. Great. Sauf que pas du tout : c'est une donnée lucide sur moi, ce sont mes valeurs, fondées sur ma personnalité et mes expériences, ce sont à la fois une force et une faiblesse (on a souvent les défauts de ses qualités).

Ça et le reste... vraiment, il faut que j'arrête de discuter avec des gens comme ça, qui vous reprochent de ne pas considérer leur ressenti et leur agacement à répéter toujours la même chose, mais dénigrent le vôtre et vous accusent d'anti-féminisme sans vous connaître (et vous reprochent de vous en prendre à la forme du propos, sauf que la forme du propos en dit long sur l'état d'esprit et que l'état d'esprit impacte la qualité du débat et les réactions des débatteurs). Si vous n'êtes pas avec eux vous êtes forcément contre eux. Sale temps pour discuter. Je ne veux pas que vous croyiez que je règle mes comptes : j'ai pu m'expliquer auprès de cette personne, j'ai juste besoin de vider un peu mon sac ici, c'est bien pour ça que je ne cite pas son nom (ça n'aurait d'ailleurs pas grand intérêt).

Il faudra aussi que je me souvienne de ne pas donner mon avis à la suite d'un tweet d'une personne très suivie, parce qu'après on reçoit des centaines de notifications et ça me gave, moi en plus qui suis incapable de lâcher-prise !... De temps en temps je me dis que j'aimerais bien avoir une communauté un peu plus grande ou un peu plus active, mais quand je vois ça je me dis que je suis très bien comme ça et que je n'ai pas besoin de plus. Vous imaginez recevoir des centaines et des centaines de notifications et de messages à chaque fois que vous faites un tweet ? Je me demande même si je ne devrais pas arrêter de cliquer sur "j'aime" sur les tweet qui en ont déjà énormément parce que je me dis que le pauvre derrière va encore recevoir une notification, ce qui est stressant (je suis juste fragile, je pense xD).

La déprime n'est pas passée, je me dis que ça ira déjà mieux quand j'aurais trouvé du travail, sauf que le simple fait de dépendre des conditions extérieures pour aller bien ou pas est déjà un problème en soi. Évidemment, je n'ai pas appelé de psychologue alors que j'avais dit que je le ferai en octobre. Le truc, c'est que je n'ose pas. Le centre dont m'a parlé la psy du travail de Pôle Emploi précise qu'ils prennent les urgences. Or, si mon cas est suffisamment inquiétant pour que la psy du travail se fende d'un "Ah oui..." quand j'explique, ce n'est pas vraiment ce que l'on pourrait qualifier d'urgence (je ne compte pas me suicider même si j'aimerais beaucoup disparaître dans une cabane perchée dans un arbre dans la savane, dans une dimension parallèle où une nappe magique me donnerait à manger quand je la déplierai, et un tiroir magique me fournirait des livres, et sans pollution lumineuse je pourrais voir les étoiles et les lionnes chasser, comme une retraite dans un monde où je serais le seul être humain et où je pourrais me promener à dos d'éléphant sans les dresser, parce que je parlerais la langue des éléphants (je rêve de parler aux animaux depuis que gamine je regardais Marcelino et Yakari)). Je me dis aussi que si jamais j'appelle et qu'on me dit que mon cas ne peut pas être pris, je vais assez mal le vivre donc au final je préfère ne pas savoir et attendre d'avoir un travail pour payer un psy moi-même (ce qui me donnerait aussi moins l'impression d'être une grosse assistée).

Il paraît que la déprime ne peut pas passer toute seule. Donc je vais faire un effort et arrêter d'écrire des articles déprimants, ou au moins contrebalancer avec des trucs un peu joyeux ou légers.

Comment que ça va de par chez vous ?

lundi 2 novembre 2020

Livrovore

Source – Luisa Brimble

Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais il y a quelques temps, dans un journal d'écriture, je vous disais que j'avais (enfin) repris la lecture. Je lis depuis mon enfance mais je ne crois pas avoir été un jour une grosse lectrice. Je me souviens avoir lu des journées entières pendant mon adolescence, mais dans ma mémoire c'était quelque chose d'assez rare et ça s'est surtout arrêté avec les études, le développement d'autres centres d'intérêts, et au final je n'ai jamais vraiment lu qu'à raison d'une quinzaine de pages par soir avant de dormir. À ce rythme, trois cents pages me font sans doute presque deux mois (je n'ai jamais fait attention aux dates auxquelles je commençais et finissais mes livres).

Toujours est-il qu'il y a quelques mois je ne lisais quasiment plus. Déjà, je me suis retrouvée sans livres pendant le confinement, ce qui n'a pas aidé. Mais en réalité ça avait commencé bien avant ça... Cette année pendant mes études je ne me souviens pas avoir lu des masses. Finalement, mon article sur mes cinq derniers livres lus, cet hiver, doit bien contenir les seuls livres que j'avais lu depuis un moment (tous lus dans une période assez resserrée, en plus) (c'est un peu triste, quand on y pense). En fait, rien ne m'intéressait vraiment. J'entrais régulièrement dans les librairies à la recherche du bonheur, j'avais envie de lire, vraiment très envie, ça me démangeait, mais rien à me mettre sous la dent. J'ai fini par en avoir ma claque et à me dire que puisque rien ne me bottait dans la fiction, j'allais tenter avec les livres d'Histoire. Et c'est ainsi que j'en ai repris un de ma bibliothèque, que j'en ai acheté trois autres, et que j'ai repris les chemins du livre.

Depuis ce journal d'écriture où j'avais glissé l'information, en Juillet, j'en ai lu neuf. Neuf, c'est sans doute plus que ce que je lis habituellement en un an. La seule chose qui m'a arrêtée, eh bien... comment dire... je n'ai pas pris en compte les délais de livraison avant de passer commande (le jour de l'annonce du confinement, en plus) et je retrouve donc à attendre. Ça va être long. Trèèèèès, très long. Mais au moins, ça a le mérite de m'obliger à lire les National Geographic magazine que j'ai en retard. J'avais laissé en plein milieu celui d'Avril 2020, c'est vous dire... D'ailleurs, je pensais que je n'aimerais pas ça, passer au journalisme après la fiction ou l'Histoire, mais finalement ce n'est pas ce que je lis qui m'importe, c'est de lire. C'est assez nouveau pour moi, enfin, j'ai l'impression de retrouver l'ivresse vague qui subsiste dans les souvenirs de mon adolescence. En ce moment, je n'aspire qu'à passer des journées entières à lire (d'ailleurs, c'est bien parce que je dois économiser ce qu'il me reste à me mettre sous la dent que j'ai fait le ménage dans ma chambre hier, ahem (le pire, c'est que je n'exagère pas tant que ça)). Je commence même à me dire que j'aimerais bien vivre enfermée dans une bibliothèque et qu'une main anonyme me livre à manger par une trappe entre deux étagères. Ou que je serais la plus heureuse des petites filles du monde si je pouvais trouver un métier où je serais payée pour lire toute la journée. J'adorerais travailler entourée de livres. J'adorerais vendre des livres. Mais je n'ai pas fait d'études dans ce domaine et la plupart des recruteurs cherchent des gens avec de l'expérience. Encore une fois, je suis passée à côté de mon orientation. C'est un peu triste mais je vais peut-être tomber sur une opportunité en or, on ne sait jamais !

Pourtant de temps en temps je me dis que c'est une fuite. C'est chercher dans d'autres mondes une échappatoire, c'est mettre des œillères pour ne pas voir, ne pas penser, fermer les yeux, enfoncer sa tête dans le sable et attendre que le temps passe en croisant les doigts pour que demain soit meilleur (et qu'un employeur m'appelle pour me donner du travail ; on y croit très fort, c'est la pensée magique). Et je me dis que c'est un peu triste, ou alors je me demande si ce n'est pas le signe que je vais finir encore plus associable que je ne le suis déjà.

Du coup, entendre hier Thomas Snégaroff, dans sa chronique habituelle pour C Politique sur France 5, citer des études qui disent que lire est bon pour la santé mentale, c'est assez rassurant, quand j'y pense. Par exemple, au bout de six minutes de lecture, les muscles et le rythme cardiaque se détendent. Si on lit plus de trois heures et demi par semaine, l'espérance de vie s'en voit augmentée de vingt pourcents sur douze ans. Pour moi qui ai vraiment peur de perdre la boule (je songe d'ailleurs à m'épancher là-dessus un jour) c'est une bonne nouvelle. Ça veut dire que ma boulimie livresque actuelle n'est pas le signe que je vais m'enfermer dans un monde imaginaire pour toujours (cette exagération habituelle d'une pessimiste de base est assez extraordinaire ! (surtout quand ladite pessimiste se met à parler d'elle à la troisième personne)) mais que c'est un pansement à mes doutes, craintes, peurs actuelles.

Bon, je dois aussi dire que j'ai passé six mois à écrire mon roman et que je pense que j'avais besoin d'être en jachère pendant ma phase d'écriture. Maintenant que je n'écris plus (enfin, plus tous les jours, plus avec le même sérieux), je me remets à lire pour me gaver des techniques des autres.

Je ne sais pas si ça vous le fait aussi, mais quand je lis ça m'arrive d'être tellement plongée que quand je relève la tête je suis saisie le temps d'un battement de cœur d'un étonnement confus et la première pensée qui traverse mon esprit est  : "Ah ! Tiens ?... Mais je suis où ?". Dans ton lit, Enir, tu es dans ton lit. Sur Terre. En France. Nous sommes en 2020. Allez Enir, secoue-toi. Bref. C'est assez amusant d'ailleurs parce que ça ne m'est arrivé à ce point-là d'intensité que pour Ayesha, le livre qui m'a le plus marquée, relu il y a un mois et demi, et seul livre auquel je me suis véritablement identifiée au personnage. La plupart du temps, je ne m'identifie pas vraiment, je regarde comme un petit personnage extérieur ce qu'il va se passer. Peut-être parce que j'ai du mal à laisser parler mes émotions ; et qu'Ayesha a été une telle claque que ça a piraté mes défenses. Bref. Je suis aussi une vraie éponge. S'il me prend de lire de la dark fantasy vous pouvez être sûre que derrière j'ai le bourdon et que si je laisse mes pensées cavaler j'imagine des tonnes de scenarii catastrophes, glauques à souhait.

Toujours est-il que j'aime bien découvrir de nouveaux personnages et de nouvelles histoires. C'est en partie pour ça que les auteurs qui écrivent toujours dans le même univers ont tendance à m'irriter un peu...

J'espère que ma boulimie livresque ne va pas s'arrêter. Et en même temps je recommence à ne plus savoir quoi lire même si j'ai encore deux, trois trucs sur ma liste mentale. C'est qu'il y a des livres d'historiens qui m'intéressent, mais ils ont été publiés il y a "longtemps" du point de vue de la durée de vie d'un livre, et je n'arrive pas à leur mettre la main dessus... Me retrouver encore frustrée va vraiment me frustrer. Mais je ne peux pas me forcer à lire plus lentement pour attendre une sortie. D'ailleurs, Martyrs, tome 3, sort en Janvier, je crois (enfin !), ce qui va me pousser à relire les deux premiers tomes dont je n'ai pas assez de souvenirs (et comme l'histoire est compliquée, il vaut mieux ne pas se lancer dans la dernière partie à l'aveugle). Bref. Je ne pensais pas écrire autant sur la lecture...

À l'heure où j'écris ces lignes j'ai reçu mon colis de chez Mnémos. C'est la fin de toutes mes souffrances (au moins, ahem). C'est surtout que j'ai encore des National Geographic a rattraper. Donc le roman va devoir attendre un peu (je suis obligée, sinon je n'arriverais jamais au bout de ces magazines !).

Quel est votre rapport à la lecture ? Lisez-vous beaucoup ? Utilisez-vous une liseuse ?

samedi 24 octobre 2020

Les sensitivity readers : entre censure et lutte contre les discriminations

Source – RF._.studio

Ouch ! Je me lance dans un article un rien ambitieux et en plus le titre fait un peu mal ; j'avoue que j'ai hésité à mettre le mot "censure" directement dedans, vu que c'est un concept très mal perçu, plutôt tabou et péjoratif, et qui avec toute sa violence ne laisse pas planer beaucoup de doutes sur ce que je pense de l'expression à laquelle je l'ai accolé. Et pourtant vous seriez peut-être surpris de découvrir que mon avis n'est pas aussi tranché que vous seriez en droit de le penser au premier abord (quoique... c'est vous qui me direz !)

D'abord, pour le lecteur non au fait des nouveautés du monde du livre, je vais commencer par définir ce dont on parle. Les sensitivity readers nous viennent des Anglo-saxons. Il s'agit de "lecteurs en sensibilité". Aux États-Unis, les maisons d'éditions confient à plusieurs relecteurs et contre rémunération, le soin de lire les manuscrits avant publication afin de s'assurer de n'offenser personne parmi les minorités. En gros, le rôle d'un sensitivity reader gay, par exemple, c'est de vérifier que, si le livre traite de l'homosexualité, il ne s'y trouve aucun cliché, aucune représentation biaisée qui contribueraient à dévaloriser les personnes homosexuelles. Ce principe s'étend aux Noirs, Latinos, etc.

Il faut savoir qu'aux États-Unis, le producteur est plus important que l'auteur – ce dernier est mieux protégé en France – et l'autorisation de modifier l'œuvre figure dans les contrats. De plus, une œuvre est considérée comme un produit marchand (ce qui, si je ne me gourre pas, n'est pas le cas en France).

Si les maisons d'éditions en France font appel à des avocats pour relire les essais (pas la fiction) afin de savoir si elles pourraient être potentiellement attaquées pour diffamation ou atteinte à la vie privée, et s'il y a des passages à retirer ou modifier, je n'ai pas trouvé si elles ont déjà recours au système des sensitivity readers. Par contre, ces "relecteurs spécialistes en diversité" émergent un peu en France : j'en ai entendu parler sur le forum d'écriture dont je suis membre et sur un compte Twitter d'aide communautaire aux auteurs (professionnels comme amateurs). D'ailleurs, c'est bien pour ça que je sais que ça existe.

Pour résumer ma pensée en une phrase : si je trouve que l'intention derrière le principe des sensitivity readers est tout à fait louable, je pense que ça répond mal aux enjeux que ça veut résoudre et ceci sur deux plans : celui de la liberté d'expression (ça y est, le mot est jeté !), et celui de la lutte contre les discriminations.

La censure en question

(Je m'assagie avec mon intertitre ! ;P)

Très sincèrement, je n'avais pas vu la problématique de la censure avant de faire ma petite recherche habituelle sur Cairn. Je suis tombée sur le compte-rendu de lecture d'un guide publié par l'Observatoire de la liberté de création. Par chance, ce livre se trouvait à la BU de ma fac : inutile de dire que j'ai sauté dessus (je vous mets la référence complète dans la bibliographie à la fin de l'article).

Quand j'ai entendu parler des sensitivity (ou sensitive) readers pour la première fois et que j'ai commencé à réfléchir à la question, je suis complètement passée à côté de la question de la censure. Pour moi il s'agissait juste d'un problème de lutte contre les discriminations, de militantisme, de progressisme. Mais aussi un peu, en arrière-fond, déjà, de "on ne peut plus rien dire, ma p'tite dame". Donc, de censure.

Une censure préalable

La censure (on devrait même dire les censures) est multiforme en fonction des époques, des méthodes, etc. L'Observatoire définit la censure comme le fait d'"empêcher une œuvre d'accéder à un public" ; l'historien Laurent Martin rappelle quant à lui que "la censure, pour la plupart des historiens, c'est l'ensemble des contraintes institutionnelles qui pèsent sur la capacité ou la liberté d'expression". Ici, les sensitivity readers entrent dans le champ de la censure préalable. C'est ce type de censure qui existait sous l'Ancien Régime, avant que les lois de 1791 et 1793 instituent le droit d'auteur. Elle existe toujours en France pour le cinéma.

La liberté d'expression, elle, est formalisée dans l'article 10 de la Convention européenne des Droits de l'Homme ; et la liberté de création et de diffusion des œuvres dans la loi de juillet 2016.

À ce stade, où j'ai parlé beaucoup sans vraiment avancer dans mon shmilblik, vous devez avoir commencé à vous dire qu'elle est bien gentille, la petite Enir, mais qu'il va falloir en venir au fait vite fait bien fait.

J'y viens.

Les sensitivity readers devant traquer d'éventuels stéréotypes, représentations non-valorisantes de minorités, et autres clichés, qui pourraient éventuellement peut-être blesser certains lecteurs mais qui ne contreviennent pas à la loi, et ceci dans le but d'en épurer le manuscrit qu'ils ont entre les mains, il s'agit bien d'une censure préalable appliquée à une œuvre (ici, littéraire).

Or, c'est embêtant. C'est embêtant du point de vue de la liberté d'expression.
Tout le monde n'est pas d'accord aux limites à apporter à cette liberté. Dans la bibliographie je laisse un article qui présente les deux positions fortes. Mais ce que je veux surtout souligner ici c'est que nous parlons bien de romans de fiction. Pas d'essais, pas de pamphlets ou de manifestes ; mais de fiction. Et il se trouve que la fiction est exemptée par la loi de certains soupçons : il n'y a pas délit parce qu'il y a fiction et donc sortie du réel. On ne saurait attribuer à l'auteur les propos de ses personnages.

D'ailleurs je suis tombée il y a quelques jours sur Twitter sur la photo d'une page d'un roman écrit du point de vue d'un narrateur qui se méprend sur le ressenti des femmes qui se font accoster dans la rue et dit que le personnage de Nathalie aime bien, finalement, mais que personne n'ose jamais (alors que nombre de femmes vous diront que c'est juste grave relou et parfois flippant). Et les internautes y allaient de leur commentaire en disant qu'il n'y avait bien qu'un homme pour écrire ça et qu'une femme ne l'aurait pas fait. Je vois là deux problèmes. Le premier, c'est l'identification de l'auteur au personnage. Le second c'est un essentialisme aberrant. Je suis une femme, je suis féministe, et je peux vous jurer que, si je veux, je peux vous écrire des personnages de violeurs, de menteurs, de manipulateurs, de misogynes qui rabaissent les femmes, se méprennent sur leurs pensées et les harcèlent à coup de sexto non désirés. Je suis une femme féministe mais je peux faire des choix narratifs ou scénaristiques qui vont à l'encontre de mes convictions. Mais je reviendrais sur l'essentialisme, cette notion sera plus que fondamentale pour ma partie suivante.

La liberté d'expression, donc. Dans laquelle doit s'inscrire la liberté de création. S'il n'y a pas de risques de trouble à l'ordre public, ou que l'on ne contrevient pas à la loi, nous avons le droit de tout dire, de tout écrire, même un personnage antisémite comme ce fut le cas de Pogrom écrit par Éric Bénier-Bürckel et paru en 2005. Ce livre a bénéficié d'un jugement favorable lors de son procès, premier de la jurisprudence, d'ailleurs, à dire qu'il n'y a pas délit parce qu'il y a fiction.

Distanciation face à l'œuvre

Vous pourriez me dire que c'est un peu facile de prétendre qu'un propos relativement violent ne tombe pas sous le coup de la loi parce qu'étant de la fiction. Après tout, le livre est réel, même si son contenu ne l'est pas. Ce qu'il y a, c'est que le lecteur est capable de prendre la distance avec ce qu'il lit. C'est le principe de "l'immersion fictionnelle" de Jean-Marie Schaeffer qu'Agnès Tricoire rappelle dans un article parut dans LEGICOM. En gros, quand vous voyez un avion vous foncer dessus dans une salle de cinéma, vous y croyez assez pour baisser la tête, mais pas suffisamment pour sortir de la salle en courant. Parce que vous savez que ce n'est pas réel. En fait, l'activité imaginative surpasse la perception du réel, tout en y restant connectée : c'est ce qui vous permet de comprendre les représentations auxquelles vous êtes confronté. Du coup, vous comprenez à quoi il est fait référence, tout en sachant que c'est "pour de faux".

Je vais prendre un exemple. Il y a quelques temps j'ai lu Ayesha, d'Anne et Gérard Guéro. On suit Arekh, que l'on peut sans aucun doute qualifier d'antihéros. Il a été sauvé d'une mort certaine sur un bateau par Marikani et a décidé, pour une raison qu'il ignore lui-même et contre toute logique, de l'escorter jusqu'à son objectif : rentrer dans son pays. Or, un pragmatisme simple – assorti d'un cynisme certain – pousse Arekh à se dire régulièrement quelque chose du genre "mais qu'est-ce que je fous là ?!". La demoiselle est poursuivie, on veut la tuer, et ceux qui sont avec elle mourront par la même occasion. La logique voudrait qu'il se tire, qu'il essaye de reprendre sa vie (il était prisonnier) et qu'il oublie Marikani. Mais il l'accompagne. Ils finissent par se retrouver chez une tribu de montagne. Arekh fait affaire avec un habitant, et son cynisme prend le dessus.

« — Sûr, dit Arekh sans pouvoir dissimuler un sourire un peu amer. Ma femme. Elle paiera.
Pourquoi pas ? Elle pourrait être ma femme, pensa-t-il tandis que l'homme détachait l'épée pour la lui faire soupeser. Elle pourrait l'être dans une heure ; je n'aurais qu'à l'attirer à l'écart, hors du plateau, la frapper et la violer. J'aurais pu le faire n'importe quand.
Sa femme dans ce sens, très primaire, oui. Mais son épouse ?
 
»
Ayesha, la légende du peuple turquoise, Ange, Bragelonne, 2005, page 41.

Il y a de la violence dans les propos d'Arekh. J'ai été tellement surprise de la mention soudaine du viol que pendant une seconde je me suis figée, presque heurtée. Puis j'ai éclaté de rire et je me suis exclamée : "mais il est fou ! Arekh, franchement !...". Et j'ai repris ma lecture, pas dégoûtée pour un sou de la personnalité d'Arekh. Parce que c'est un roman. C'est une histoire. C'est un personnage. Si dans la vraie vie un mec lançait ça comme ça (parce que dans la vraie vie on n'a pas accès aux pensées des gens, en plus, or le fait qu'ici Arekh pense mais ne le dise pas permet encore plus de distance, je trouve, puisque l'on sait se trouver dans son intimité), si je n'étais pas en mesure pour X raison d'identifier du cynisme, de l'humour noir, il y a fort à parier que je serais indignée. Mais ici, c'est un livre. Une fiction. Et encore, mon exemple est très mauvais parce qu'il n'y a pas de crime, tout juste une pensée violente.

On ne peut pas brimer la liberté de création sous prétexte qu'il faudrait ne pas choquer. On ne peut pas s'interdire de parler crument.

Mais, au-delà des considérations générales sur la liberté d'expression, qu'on balance à tord et à travers quel que soit le sujet, comme un joker censé mettre un terme à la discussion, c'est qu'avec les sensitivity readers, on sort du cadre de la loi.

Je m'explique. Si demain je reprends les propos antisémites du personnages de Pogrom et que je les hurle dans la rue je me retrouverais condamnée, parce que ces propos sont condamnables et tombent sous le coup de la loi dès lors qu'ils ont prise dans la réalité. Or, avec les sensititivy readers il n'est plus question de la loi, d'incitation à la haine, etc. mais de sensibilité.

Autrement dit : de ressenti.
Autrement dit : de subjectivité.

Un outil efficace contre les discriminations ?

(Je m'assagie, mais si je pose la question, vous imaginez bien la réponse que je compte vous proposer !)

Un outil dysfonctionnel

Un sensitivity reader, c'est un lecteur concerné par une question (en raison de sa couleur de peau, de son identité de genre ou de son orientation sexuelle, d'un trouble psychique, d'un handicap, etc.). Il doit traquer les stéréotypes (je passe sur le fait que si les stéréotypes sont devenus des stéréotypes c'est qu'il y a des gens qui entrent dedans – n'avez-vous jamais entendu quelqu'un vous dire un truc du genre "j'ai rencontré Machin à Londres, il est très Anglais" ou "Bidule... tu vois le cliché du gay efféminé ? Bah voilà !" ?) mais pas seulement. Le sensitivity reader doit aussi faire retirer toutes les choses qui peuvent lui paraître blessantes, vexantes, offensantes.

Deux choses. La première : c'est faire passer le ressenti avant la "logique", or chacun a un ressenti différent en fonction de son vécu. La seconde : c'est un terrible cas d'essentialisation des gens à qui l'on demande de réagir parce que Noir, tout en considérant que tous les Noirs doivent penser pareil. Y a mieux pour lutter contre les discriminations que de parquer les gens dans un seul critère de définition de leur personnalité, non ?

Le problème majeur que je vois dans la mise en avant du ressenti sur la "logique" c'est que ça conduit à essentialiser les gens en considérant qu'ils ne réagissent qu'en raison de leur couleur de peau (pour le cas du racisme) et plus globalement du trait pour lesquels on les fait intervenir. Or, le ressenti de chaque individu est différent et soumis à des influences diverses. Je vais prendre un exemple concret pour que tout ça soit plus clair. Pas un exemple sorti de mon imagination comme je le fais souvent, mais un vrai exemple.

Sur le forum d'écriture que je fréquente, un membre a dit qu'un jour une lectrice noire de peau lui a dit que l'expression "la bête noire" la dérangeait. Du coup, le membre se posait des questions sur le fait de le laisser ou pas (je crois qu'il l'a enlevé mais ne pourrais le jurer). Ici, donner prédominance à un ressenti qui ne serait guidé que par une couleur de peau fait passer à la fois à côté des autres raisons pour lesquelles cette personne pourrait ne pas aimer cette expression, et de la "logique" dont le premier réflexe devrait conduire à aller vérifier si cette expression de "bête noire" a bien un rapport avec la couleur de peau.

Après recherches, l'expression de "bête noire" a pour origine non pas les personnes à la peau noire mais l'Enfer dont le noir est la couleur – la couleur noire est très dépréciée de par chez nous, ce qui n'est pas un invariant de l'Histoire car en Égypte antique la couleur noire représente la vie car elle est la couleur du limon du Nil source de la fertilité des champs. L'expression date du XVIIIème siècle au moins (source). Rien à voir donc avec les personnes Noires.

Peut-être que cette lectrice a été victime de harcèlement scolaire caractérisé par des insultes répétées de ses petits camarades qui lui hurlaient "la bête noire ! la bête noire !" dans la cour de récré et donc le traumatisme causé ferait que cette lectrice aujourd'hui encore déteste cette expression. Ce ne serait pas en raison d'un prétendu racisme sous-jacent que cette lectrice noire se sent blessée par cette expression, mais à cause d'un traumatisme violent de l'enfance/adolescence. On ne peut pas savoir.

Un ressenti n'est jamais conditionné par un seul caractère. C'est bien d'ailleurs pour ça que toutes les femmes (et les hommes, parce que oui, il y a des hommes féministes) ne sont pas d'accord sur les formes de féminismes et les outils à utiliser. Je ne suis pas qu'une femme blanche, jeune, cisgenre et hétérosexuelle : je suis aussi une femme qui accorde une grande valeur à l'honneur, à l'honnêteté, à la sincérité, à la droiture, à la morale ; qui respecte les règles ; qui se méfie de tous les extrêmes et croit très fort au juste-milieu utopiste ; une jeune femme bouffée par la peur du rejet, de la trahison, et de ne pas être assez bien. C'est tout ça et plus encore qui explique mes positionnements, mes conceptions du monde – et jusqu'à l'avis que je défends dans cet article. Pas juste parce que je suis une femme blanche, dépourvue de handicap, cisgenre, hétérosexuelle de la génération Y.

D'ailleurs, quand John Searle explique que l'effet d'un propos n'est pas intrinsèque à ce propos mais à la manière dont il est reçu par l'auditeur, ça s'en rapproche. Un même propos, sur le même ton, dans les oreilles de deux personnes différentes ne produit pas le même effet. Pas plus qu'une mauvaise blague d'un inconnu n'obtient la bienveillance dont a bénéficié la même mauvaise blague un peu offensante faite par un ami très proche dont on sait que c'est pour rire (je ne vais pourtant pas m'étendre sur l'humour ici parce que ce n'est pas mon sujet, mais si ça vous intéresse j'avais écrit un article à ce sujet).

J'en viens donc à l'essentialisme latent.

Avec les sensitivity readers, on demande son avis à une personne noire (pour continuer avec l'exemple du racisme) parce qu'elle est Noire. Et de là, on considère que tous les Noirs doivent donc penser comme elle puisqu'elle est censée représenter cette population à laquelle elle appartient et constituer un garde-fou contre le racisme. Considérer que tous les Noirs se ressemblent, forment une population homogène qui pense la même chose et réagit de la même manière à tout stimulus, n'est-il pas raciste ?

Même en faisant appel à quatre ou cinq relecteurs de sensibilité, le problème persiste. Ils ne seront jamais représentatifs de toute une population (qui par ailleurs ne vit pas qu'en France, on rajoute alors les problématiques culturelles mondiales).

Le champ du symbolique

Même si j'ai l'impression de dévier un peu de mon sujet, je ne peux pas ne pas l'aborder. C'est aussi l'occasion pour moi de dire que, bien sûr, il y a des problématiques de représentations et d'inclusivité dans la culture et dans les œuvres littéraires. On sait par exemple qu'un livre avec un héros sera lu par des garçons et des filles, mais que les premiers auront une tendance marquée à éviter les livres portés par des héroïnes parce que considérés comme "pour fille". C'est donc une question d'éducation sur les représentations. Me méfier des sensitivity readers ne signifie pas pour autant que je réfute la problématique auxquels ils veulent répondre. Bien au contraire.

Une membre du forum dont je suis membre expliquait que pendant la colonisation, les comparaisons animalières (gazelle, crinière...) avaient été employées pour animaliser les Noirs, les repousser dans la sauvagerie, hors de la civilisation, si vous voulez. Et donc, pour cette raison, il faudrait cesser de les utiliser aujourd'hui. C'est un non-sens.

Prenons l'exemple de la crinière. Si je compare la chevelure d'une femme noire à une crinière, je peux dire deux choses. Dans le premier cas je peux effectivement l'animaliser, faire ressortir la sauvagerie, le désordre. Dans le second, je peux l'employer pour dire la majestuosité, le courage, le port altier ! Il y aurait donc un retournement du stigmate. S'interdire cet emploi positif, valorisant, sous le prétexte que précédemment les comparaisons étaient péjoratives, pose problème.

Ce n'est rien de moins qu'abandonner tout un champ de la langue aux racistes et leur dire qu'ils ont gagné et que oui, effectivement, les Noirs sont sauvages et bêtes. Idéologiquement, moi, ça me pose problème. Parce que je pense que ce sont les racistes qui sont bêtes et que je n'ai pas envie de me faire confisquer la langue que j'emploie par des gros bêtas. Ensuite, dire "on peut pas les utiliser, même positivement, parce que ça a été utilisé négativement dans le passé" est un non-sens qui nie le caractère évolutif d'une langue.

Les mots changent de sens, et les sens d'images.

Avant, le mot "intellectuel" était une insulte. Puis, les gens effectivement taxés d'intellectuels ont dit "mais oui ! nous sommes des intellectuels !" et aujourd'hui si quelqu'un pense de vous que vous êtes un intellectuel, c'est un compliment ! Il s'est passé la même chose avec le mot "queer". C'était une insulte, et les personnes concernées ont dit "mais oui ! et nous en sommes fiers !". Le contraire s'est passé avec "illuminé". Avant, un illuminé était un mot positif pour dire de quelqu'un qu'il est entré dans le secret des dieux (c'est notamment le cas pour certains magiciens de l'Égypte antique). Mais aujourd'hui, un illuminé est un fanatique, un fou. Les mots changent de sens.

Les symboles changent d'images. Au XIIème siècle, l'ours était puissant et majestueux. Aujourd'hui, le puissant et majestueux, c'est le lion !

Les mots ont le sens qu'on veut bien leur donner.

Je vous vois venir : certes, Enir, on peut retourner le stigmate, mais c'est pas à toi de le faire, c'est aux auteurs Noirs ! c'est eux que le racisme concerne.

Vraiment ?

Encore une fois, ça me pose un problème d'essentialisme et de division des gens. Ensuite, ça me pose un problème de fond. Je considère faux de dire que le racisme ne concerne que les personnes noires : c'est un problème de société qui concerne tout le monde. Bien sûr, une personne noire possède un savoir sur le racisme que je ne possèderai jamais : celui de l'expérience. Tout comme mes amis LGBT+ possèdent sur les questions de genre et d'orientation sexuelle le savoir de l'expérience qu'une femme cisgenre hétérosexuelle telle que moi ne possèdera jamais. Bien sûr, leur avis compte, est infiniment éclairant sur ces sujets, et il faut les entendre ! Mais ce n'est pas parce que je n'ai pas l'expérience de ces questions que je ne suis pas concernée.

J'ai des amis qui subissent les discriminations : je veux un monde meilleur, plus incluant, pour eux (c'est hyper pompeux dit comme ça mais en vrai ce serait quand même chouette si on pouvait arrêter avec ces divisions stupides et vivre en harmonie (bon, maintenant ça a l'air carrément niais xD)) et parce que globalement, même sans connaître de personnes concernées, je crois en l'Égalité. J'ai un ami gay qui a subi une agression homophobe ; je voudrais que ce genre de chose ne lui arrive plus jamais, ni à lui ni aux autres. Les discriminations me concernent en temps que citoyenne. J'ai le droit de lutter contre elles avec les outils qui me paraissent appropriés tant que je ne contreviens pas à la liberté et aux droits des autres (par exemple, en principe il est interdit d'empêcher des spectateurs d'accéder à une salle sous prétexte que l'œuvre nous déplaît).

Pour finir

Je suis contre l'essentialisation que la pratique des sensitivity readers induit. Pour moi, l'avis des personnes appartenant à des "minorités" doit être pris en compte au même titre que l'avis de n'importe quel autre citoyen. Ni plus, ni moins. Qui de plus légitime pour parler du racisme entre un Monsieur Toutlemonde d'origine camerounaise et un sociologue ou un psychologue social blanc ? Dur dur. Les deux sont légitimes, sur des plans différents, et leurs avis comptent. Ils sont complémentaires et même en vases-communicants : Monsieur Toutlemonde donne de la matière au chercheur qui à son tour retire de grandes lignes pouvant permettre aux citoyens de mieux comprendre les ressors des situations qu'ils vivent au quotidien.

Parmi les personnes à qui j'ai prévu de demander si elles veulent bien assurer la bêta-lecture de mon roman, il y a deux jeunes femmes. L'une appartient à la "communauté" (j'aime pas ce mot !) LGBT+, l'autre est Noire. Je l'ai réalisé après avoir décidé de leur demander. Car j'ai décidé de leur demander avant d'apprendre l'existence des sensitivity readers. Pourtant, à certains égards mon histoire concerne leurs "minorités". Mais je souhaite demander à la première parce qu'elle a fait des études dans les métiers du livre, et à la seconde parce qu'elle fait des études de Lettres et qu'elle écrit elle-même un roman. Je souhaite aussi leur demander parce que je pense les connaître un peu et que je les respecte. C'est tout. Bien sûr, si elles me font des remarques sur le traitement de la couleur de peau de certains de mes personnages, ou d'une orientation sexuelle, j'y prêterais attention. Mais pas parce qu'elles sont concernées directement : juste parce que je les respecte en tant qu'individu. Ce qu'il faut, ce n'est pas forcément être concerné directement, mais avoir une sensibilité au sujet. Je vais prendre un exemple.

Au lycée, j'avais une camarade qui, si elle s'entendait aujourd'hui, ferait sans doute des bons mais à l'époque elle avait balancé à un gars de la classe, au calme et sans se rendre compte du problème : "c'est du gâchis que tu sois gay". Aïe. Aujourd'hui, si quelqu'un disait ça en face d'elle, je pense qu'elle lui volerait dans les plumes ! Comme je vous l'ai dit, je suis hétérosexuelle. Ce qui ne m'a pas empêchée d'être choquée par sa réflexion (le souvenir n'est pas assez précis pour que je puisse vous dire si je lui en ai fait la remarque). C'est une sensibilité d'ouverture d'esprit, de citoyenne, qui m'a fait être choquée par la réflexion de cette camarade. Peu importe que je ne sois pas homosexuelle. N'est-ce pas ? :)

Cet article est interminable ! Merci à ceux qui sont arrivés jusqu'au bout !
Je suis bien évidemment ouverte à la discussion, mais si je validerai tous les commentaires, je ne répondrai ni au mépris, ni à l'insulte, ni à une quelconque forme d'agressivité. Nous sommes des êtres civilisés, nous pouvons échanger nos idées dans le calme :)
(C'est quand même malheureux d'en arriver à avoir tellement peur d'un lynchage éventuel que l'on se sente obligé de préciser une chose aussi simple...).

Bibliographie

♦ Agnès Tricoire (dir.),  L’Œuvre face à ses censeurs : le guide pratique de l’Observatoire de la liberté de création : art contemporain, théâtre, littérature, musique, cinéma... Nantes: M Médias, 2020.
♦ Gilles Gauthier, « Faut-il limiter la liberté d’expression des discours blessants ? Les affaires Slàv et Kanata », Communications, 2020/1 (n° 106), p. 121-132.
♦ Laurent Martin, « Penser les censures dans l'histoire », Sociétés & Représentations, 2006/1 (n° 21), p. 331-345. (Il a depuis écrit un livre, paru en 2016, sur les censures)
♦ Laurent Pfister, « Brève histoire du droit d’auteur », L'Observatoire, 2020/1 (N° 55), p. 9-11.
♦ Agnès Tricoire, « Fiction et vie privée », LEGICOM, 2015/1 (N° 54), p. 125-135.