samedi 30 mai 2020

Non, je ne veux pas d'enfant

Source – Brett Sayles
Affirmation qui peut être ardue à justifier dans un monde où d'une part notre condition animale nous pousse à vouloir nous reproduire pour perpétrer l'espèce et où, d'autre part, les normes de genre ont rapidement réduit les femmes à leur place de mère. Non seulement je ne veux pas d'enfant, mais en plus, je l'assume.

Plutôt que de dire que je ne veux pas être mère, il serait d'ailleurs plus juste de dire que je veux ne pas être mère. Subtile nuance. Mais dans laquelle tout se joue.

"Tu changeras d'avis !"


La réaction que j'affronte le plus est dite avec une insolente assurance. Tu vas changer d'avis. Tu vas changer d'avis quand tu auras un mec. Tu vas changer d'avis quand tu vas grandir. "Tu changeras d'avis", que l'on me glisse avec un petit sourire narquois et des yeux rieurs, comme si la boule de cristal de mon interlocuteur avait scellé à jamais ce destin. D'ailleurs, d'après les recherches de la sociologue Charlotte Debest, c'est la phrase que l'on dit plus aux femmes qui ne veulent pas d'enfants quand elles ont autour de vingt-cinq ans.

C'est la réaction qui m'agace le plus. Elle nie ma possibilité à prendre une décision par moi-même. Elle sous-entend que, parce que je vais me mettre en couple et que les années vont passer, l'horloge biologique va se réveiller et sonner l'heure pour moi de me plier à mon devoir de femme : enfanter. Incapables de comprendre ce qui se joue en moi, mes interlocuteurs me disent que je changerai d'avis, comme si mon refus d'avoir des enfants relevait de l'immaturité adolescente. Comme si je ne voulais pas d'enfant simplement parce que je n'ai pas rencontré l'amour et que je ne suis pas installée.

Je déteste que l'on me dise que je vais changer d'avis. Parce que je ressens au plus profond de moi que ça ne sera pas le cas, et que cette phrase entre en profond conflit avec ma vision du monde, de ce qu'est un individu. Je n'ai moi-même pas encore identifié tous les fils que tire cette unique phrase, mais je sais qu'elle est l'antithèse de ce que je suis, et cela pas seulement sur le plan de la parentalité mais sur tous les autres plans de la vie. "Tu changeras d'avis" revient à me nier la prise de décision.

Or, pour moi, le refus de faire un enfant va plus loin qu'une décision réfléchie, posée et raisonnée. Comme beaucoup de personnes, je le ressens au plus profond de moi.

Refus viscéral


Quand j'ai besoin de le justifier, je dis que vu l'état de la planète, ce n'est franchement pas raisonnable. Je dis que des enfants sans parents, sur la Terre, il y en a des tas, alors ce n'est pas la peine d'en fabriquer un. Pour fuir, quand la situation m'y oblige, je lâche un : "de toute façon, je n'ai pas de mec". Fin de la discussion en forme de non-recevoir. Va voir ailleurs si j'y suis. Oui, parce que, pour faire un enfant tout bien dans les normes, il faut être deux : un homme et une femme ; et il faut avoir une situation économique stable. Je n'ai ni l'un ni l'autre, alors la discussion des enfants ne devrait même pas avoir lieu.

Mais la réalité vraie, c'est que c'est un sentiment qui est en moi depuis plusieurs années. Petite, je ne jouais pas aux poupons, ou du moins je ne m'en souviens pas, ce qui dans le fond ne change pas grand-chose. Je ne me suis jamais imaginée mère. Et pourtant mon esprit m'a plongée dans bien des lieux et des situations différents !... De la vie de couple à comment je réagirais en cas d'attentat, en passant par me projeter dans des emplois divers et des villes variées. Mais jamais avec des enfants. Jamais. Quand j'essaye de m'imaginer enceinte, un être grandissant dans mon corps, je ne parviens qu'à provoquer un sentiment d'aversion et de malaise. Presque, ça me dégoûte. Dans le même genre de réaction viscérales, physiologiques, les pleurs des bébés me cognent sur le système. J'ai envie de les attraper par les pieds et de les fracasser contre un mur. Je ne sais pas si c'est lié à mon rapport compliqué avec mon corps, ou si ça entre en résonance avec d'autres mécanismes de mon esprit. Toujours est-il que je ne veux pas d'enfants. D'ailleurs l'éventualité même que je puisse vouloir des enfants un jour m'effraie. Hors de question que je ponde des gosses.

Quand je m'imagine avec des enfants, ce ne sont pas des enfants. Ce sont des ados. Je ne suis pas leur mère : je suis famille d'accueil pour la Protection Judiciaire ou la Protection de l'Enfance. Je n'assouvie pas mon besoin d'être mère : je viens en aide à des gamins paumés. C'est une œuvre humanitaire.

Pour le moment, la question est simple, car je suis et ai toujours été célibataire. Mais quand je serai en couple (c'est pas gagné...) ce sera peut-être une autre paire de manches. Dans un article, Émilie Gilmer, explique que les couples qui restent ensemble lorsque l'un veut un enfant et l'autre pas, sont ceux où le partenaire qui ne veut pas d'enfant accepte et reconnaît chez l'autre le deuil de l'enfant qui ne sera jamais là, et que le couple fait de la qualité de sa relation une sorte d'enfant symbolique.

Je ne me vois pas être en couple avec un homme qui veut des enfants. Je pense que j'aurais toujours peur qu'il finisse par me le reprocher, que quelque part dans son esprit subsistera cette idée que je lui vole quelque chose. C'est peut-être une projection de mon propre sentiment par rapport à ça. Ce que je veux dire c'est que, au-delà de cette peur, je m'en voudrais d'être l'obstacle à son choix de vie. Peut-être que ça changera lorsque j'aurais une relation effective, mais pour le moment je me dis que si je tombe sur un homme qui veut des enfants je le "libérerais". De la même manière que je ne peux pas accepter l'idée qu'on m'en impose, je ne peux pas accepter celle d'imposer mon choix à quelqu'un d'autre.

Les stéréotypes ont la vie dure


Une remarque qu'une amie m'a faite il y a peu, sans méchanceté ni malveillance, était tournée sous forme de question : "tu n'as pas peur de ressentir un vide ?".

Je ne savais pas que l'on faisait des enfants pour remplir un vide. Je serai, je l'espère, une femme occupée, je n'ai pas que ça à faire que de m'occuper d'enfants. J'ignorais que l'on faisait des enfants pour ne pas s'ennuyer. Et puis, en faisant des recherches sur le sujet des sans-enfant volontaires, j'ai fait le lien avec une autre notion.

Ce n'est sans doute pas une question de remplir sa vie avec des activités. Ou pas que. Peut-être que ce qui sous-tend cette question se rapproche aussi un peu des normes de genre. Peut-être que ce qui se joue ici c'est la transgression de cette idée qu'une femme n'est pas femme accomplie, épanouie et entière si elle n'est pas mère. Or, la notion d'entièreté suppose qu'il y a le fait de n'être pas entier. Qu'il manque donc quelque chose ; qu'il faut remplir. Avec un enfant.

D'ailleurs, ce qui ressort de ce que j'ai lu, c'est que, quand l'entourage accepte l'idée que la femme ne veut pas d'enfant et n'en aura pas, il y a un attendu sur sa carrière, qui doit être remarquable. Je n'y échappe pas trop car j'ai répondu à mon amie que j'avais plein de projets, de création de contenus, et un métier qui m'occupera, et une activité sportive, et que donc je n'aurais pas le temps.

Les femmes font les enfants. Et, comme le rappelle Catherine Vacher-Vitasse citant Michelle Perrot et Françoise Héritier, pendant longtemps, les enfants ont fait la femme – puisque pour être une vraie femme il fallait être mère.

Le mariage grec et le mariage chrétien n'avaient que pour but la procréation. Chez les Romains, l'épouse devait fournir trois enfants vivants. Ensuite, elle devenait une "matrone" et pouvait se soustraire aux rapports sexuels si elle le souhaitait.

Mais tout ça, c'est aussi une question de construction sociale. Un jour je discutais avec des amies et l'une d'elle, étudiante en médecine, nous expliquait que si les petits garçons jouaient avec des poupons plus fréquemment, ils développeraient leur attention du bébé et ils voudraient davantage s'occuper d'eux une fois adultes avec un vrai bébé dans les mains. Ça permettrait sans doute aussi de faire disparaître cette idée selon laquelle un bébé est un projet de couple, et que ce n'est pas l'homme qui fait ce choix.

Avec les amis


Je n'en veux pas à mon entourage de me faire sans cesse des remarques. D'autant moins maintenant que je sais que nous sommes seulement environ 5% dans la population française à rejeter la parentalité. Ce qui signifie que je suis entourée de 95% de personnes qui seront nécessairement surprises, heurtées, choquées, ou atterrée de m'entendre dire que je ne veux pas d'enfant. D'ailleurs, ça se ressent dans mon entourage. Je ne connais que deux personnes qui ne veulent pas d'enfants : une amie qui ne les apprécie pas et veut qu'on laisse son utérus en paix ; et une autre qui adoptera car elle a des problèmes de santé qu'elle ne veut pas transmettre à ses enfants. Toutes les autres personnes à qui j'ai parlé de mon non-désir d'enfant m'ont fait des yeux ronds. C'est reposant de parler avec ces amies. Parce que je ne sens pas de déséquilibre dans la discussion (la fille qui a tors vs. celle qui sait qu'elle changera d'avis et se lèche les babines d'avance à l'idée de pouvoir lancer "je te l'avais bien dit !").

D'après les recherches sociologiques, autour de trente ans, les groupes sociaux et amicaux de recomposent. Les amies qui ont des enfants demeurent amies, et celles qui ne veulent pas d'enfant s'en séparent et, peu à peu, ne sont plus entourées que de personnes qui n'ont, elles non plus, pas d'enfants.

J'espère que ça ne m'arrivera pas, car j'aime mes amies et que je voudrais bien les garder. Ce qui aide, c'est que j'aime les enfants. Je n'ai aucune dent contre les enfants. Mais à petite dose. En garder une paire un week-end pour soulager les femmes de mon entourage, oui. Travailler auprès d'enfants, leur apprendre des choses, d'accord. En avoir à moi qui braillent et m'empêchent de faire ce que je veux : non.

Pour conclure, je dirais qu'avoir ou pas des enfants devrait toujours être un choix personnel et circonscrit au couple. Les parents, les amis, les proches, n'ont pas à mettre leur nez là-dedans. Ça regarde chaque homme et chaque femme d'un point de vue individuel. C'est un désir ou un non-désir qui ne devrait pas attirer le jugement. Il n'y a aucun bon choix, ni aucun mauvais choix.

Biblio

♣ Catherine Vacher-Vitasse. « Chapitre V. Des désirs et des techniques », Énigmes du corps féminin et désir d’enfant. sous la direction de Vacher-Vitasse Catherine. Champ social, 2018, pp. 91-112.
♣ Émilie Gilmer. « Un choix qui dérange », L'école des parents, vol. 618, no. 1, 2016, pp. 44-47.
♣ Charlotte Debest. « Carrières déviantes. Stratégies et conséquences du choix d’une vie sans enfant », Mouvements, vol. 82, no. 2, 2015, pp. 116-122.
♣Charlotte Debest. « Quand les « sans-enfant volontaires » questionnent les rôles parentaux contemporains », Annales de démographie historique, vol. 125, no. 1, 2013, pp. 119-139.
♣ Charlotte Debest. « Chapitre 5. Le refus de maternité : entre émancipation des assignations patriarcales et idéalisation du rôle de mère », Yvonne Knibiehler éd., La maternité à l'épreuve du genre. Métamorphoses et permanences de la maternité dans l'aire méditerranéenne. Presses de l’EHESP, 2012, pp. 43-50.
♣ Charlotte Debest. Le choix d'une vie sans enfant. Nouvelle édition. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2014.

vendredi 29 mai 2020

Journal d'écriture, mois 3

Source – Alina Vilchenko
J'avais prévu de ne faire mon prochain journal d'écriture que le mois prochain. Mais, comme vous avez pu le lire dans mon article sur la manière dont je construis mes personnages, j'ai récupéré mes notes plus tôt que ce qui était prévu. Ça fait maintenant environ deux semaines que je les ai et même si ça n'a pas changé grand-chose du point de vue de l'histoire elle-même, je suis très soulagée et je sens vraiment une différence par rapport à avant sur le plan psychologique.

En réalité, en quinze jours, je n'ai toujours pas dépassé le point critique, la dernière borne de scénario dont je me souvenais. De ce point de vue-là avoir mes notes ne m'a donc pas débloquée. Par contre, j'avais effectivement fait quelques erreurs dans l'histoire, et j'avais notamment oublié un point-clef. Ce qui fait que, en plus des corrections "lambda" (je me suis trompée sur les attributions d'un dieu, quand même... alors que c'est moi qui ai créé ce dieu... xP) j'ai dû insérer un nouveau chapitre en plein milieu de ce que j'avais déjà écrit ! Ça a été assez perturbant pour moi car je n'ai pas l'habitude d'oublier des choses en cours d'écriture, en tout cas pas de cette manière – ça se joue plutôt à la marge, sur une réplique que je n'ai pas mise, par exemple. Cependant toutes ces corrections ne m'ont pas prises beaucoup plus d'une heure, donc elles étaient assez minimes en fin de compte, et le chapitre a ajouter a plus rôle de clef pour faire tourner l'histoire que pour la faire avancer, il tient sur deux pages et n'a donc pas été très long à écrire.

Pour le reste, avancer est beaucoup plus facile, parce que je peux consulter ma frise chronologique et toujours vérifier la borne que je dois atteindre ensuite. Je me rends compte aussi que ma peur initiale de me "bloquer" en m'imposant un déroulé de l'histoire et en bloquant mon imagination était infondée. À la lecture de certaines bornes, au lieu de me dire "OK, et ensuite ?", je me dis plutôt : "mais comment Diable vais-je arriver là ?!". Sans compter les passages à ajouter pour donner les bonnes informations aux bons personnages... Ce qui me fait le plus peur du point de vue du scénario c'est que j'ai l'impression qu'un passage, qui était censé être une immense révélation, change l'ambiance de l'histoire, ce dont je ne veux absolument pas ! Je dois donc doser avec prudence.

La première moitié de mon mois de mai a été similaire à ce que je disais dans mon dernier journal d'écriture : je galérais à écrire, à avancer, et ne faisais des séances que de quinze minutes. Pas top. Aujourd'hui je suis revenue à des séances beaucoup plus longues (une heure trente hier). Comme j'ai changé de routine, je ne sais pas si ça vient de la confiance que j'ai retrouvée en même temps que mon carnet qui contient tout ce dont j'ai besoin, ou si c'est parce que ma nouvelle routine me convient mieux. Je pense que c'est un mélange des deux, d'autant que ladite routine n'est pas encore véritablement installée.

Si vous me suivez depuis le début vous vous souvenez peut-être que j'écrivais le soir, après manger. Mais un jour, je me suis réveillée tôt un matin, il y avait du soleil, j'ai regardé par la fenêtre et je me suis dit que j'avais furieusement envie d'écrire. C'est ce qui m'a motivé à me lever un peu plus tôt le matin pour écrire avant le petit-déjeuner. C'est un succès améliorable ! Un succès parce que je suis du matin, donc ça ne me demande pas véritablement d'efforts. Un succès aussi parce que je trouve qu'il est plus facile de couper de tout ce que j'ai à faire le matin avant le petit-déjeuner que le soir. Pour moi, le petit-déjeuner lance la journée, donc écrire avant c'est comme "voler" un moment privilégié. D'ailleurs c'est assez drôle parce que, quand j'écris le matin, souvent le soir je ne me souviens plus que j'ai écrit, ou je me demande si je l'ai fait, comme si ça n'avait pas existé.

Succès améliorable parce que j'ai pris de mauvaises habitudes de sommeil ces dernières semaines, et que rétablir de bonnes choses en accord avec mon rythme naturel n'est pas toujours hyper simple, ce qui fait que je me retrouve le matin avec un temps limité pour écrire ("pour être prête, il faut que j'aille manger à telle heure, donc il me reste une heure dix"), ce qui me stresse. Hier, j'ai commencé à écrire vers six heure, ce qui me laissait environ deux heures. Comme mon maximum rarement atteint est deux heures trente, et que quand ça va bien je tourne plutôt autour d'une heure ou une heure et demie, avoir une grande plage avec du rabe me permet de me sentir beaucoup plus libre et sans pression. Je vais donc travailler à rester sur ce rythme.

J'ai aussi remarqué que j'avais beaucoup plus de recul sur la qualité de ce que j'écris en phase même d'écriture. Je suis capable de dire que ce que je suis en train d'écrire est "vraiment mauvais", ne correspond pas à ce que je veux faire, et que je devrais corriger, voire supprimer. Ça m'a d'ailleurs poussée à supprimer, à la louche, trois milles des quatre milles derniers mots que j'avais écrit, pour faire quelque chose d'un peu plus... cohérent vis à vis de l'ambiance que je veux dans l'histoire, dans la ville où elle se déroule, et pour les personnages. Sans aller jusque-là, je sais parfois qu'un passage de quelques lignes ne correspond pas tout à fait à ce que je veux faire.

Je ne sais pas si c'est le fait d'écrire tous les jours et donc d'être beaucoup plongée dans mon scénario que je ne l'étais que j'écrivais une fois par semaine, voire une fois toutes les deux ou trois semaines ; ou si ça vient du temps que je passe à lire les questions de méthode et de style des uns et des autres sur un forum d'écrivains que je fréquente ; ou si c'est simplement qu'avec le temps on est tous capable de savoir si ce qu'on écrit est mauvais ou pas. Ou si je me fourvoie complètement et que tous ces passages (que je n'ai marqué par rien du tout, d'ailleurs), ne me sauteront pas aux yeux au moment de la relecture.

Côté statistiques, même si je n'ai pas d'objectifs chiffrés, parce qu'écrire tous les jours est déjà en soi un objectif, je suis quand même assez fière de mon avancée. J'ai atteint la page cent de mon document, et dépassé la barre des soixante milles mots. En calculant (pas de tête, haha :P) ça me fait en moyenne du six-cent-soixante-dix mots par séances. Soit un peu plus d'une page Word. Au final, c'est assez peu, mais ma période "quinze minutes par jour" fait beaucoup descendre cette moyenne. Quoi qu'il en soit, je suis contente de voir que j'avance !

Et vous ? Où en êtes-vous dans vos projets ?

lundi 18 mai 2020

Trop vieille pour mon âge

Source – Jonas Mohamadi
Aujourd'hui, j'ai appris qu'un camarade de collège avait un enfant. Ça m'a fait un drôle d'effet. Genre : des personnes que je connaissais quand elles avaient douze ans sont en âge d'avoir des enfants ?! Je suis en âge d'avoir des enfants ?! Comme un coup de vieux mais un peu différent. Je prends un coup de vieux quand les enfants de mon immeuble me vouvoient, et que j'apprends que l'acteur de Good Doctor est le gamin de Charlie et la chocolaterie. Mais là, c'est un peu pareil et un peu pareil à la fois.

Apprendre qu'un camarade de collège a un enfant ça m'a davantage fait le même effet que quand je jette un coup d’œil à l'âge des membres qui interviennent sur les mêmes sujets que moi sur le forum d'écriture où je suis, que je vois qu'ils ont vingt-et-un ou vingt-deux ans et que, l'espace d'une fraction de seconde, je me dis "plus vieux que moi". Alors que pas du tout. Ça m'a aussi fait le même effet quand, écoutant un clip du premier album de Lady Gaga, je me suis demandée quel âge elle avait maintenant – trente-quatre ans – et que j'ai réalisé qu'au moment du tournage elle avait donc à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui. Comme un coup de vieux mais un peu différent.

Elle a fait ça à vingt-deux ans ? C'est tout ? À l'époque ("à l'époque", on dirait que c'était il y a trente ans... :P), du haut de mes douze ans, j'avais l'impression que c'était une "grande", une adulte. Je pense que je ne faisais d'ailleurs pas beaucoup de distinction entre une grande personne de vingt-cinq ans et une grande personne de cinquante. Les adultes qui ont fini le lycée sont tous des "grands". Parfois, je dis ou j'écris mon âge, et j'ai l'impression que c'est vieux. Beaucoup plus vieux que la vraie moi. Ce n'est pas que j'aie l'impression de ne pas avoir avancé dans ma vie et de n'avoir encore rien fait, ou de me traîner pendant que les autres ont des gosses, un vrai travail, se marient... j'ai juste l'impression d'être plus vieille que ce que je suis.

Je commence à avoir l'âge des personnages de mes histoires. J'ai toujours écrit des personnages principaux de vingt-cinq maximum parce que ça restait jeune et en même temps je trouvais ça grand. Je me rapproche de ces âges-là. C'est un peu bizarre. J'avais choisi vingt-quatre ans parce que ça me paraissait loin et que pour moi, à cet âge, mes personnages pourraient régler toutes les situations. Quand je prends conscience que je m'approche, et que je suis même plus vieille que certains de mes héros, je me dis que je ne me sens pas vraiment "vieille" ou "grande" à l'intérieur. Je ne me sens pas comme je pensais que les "grands" se sentaient à cet âge. Comme si mon esprit avait grandi au ralenti. Comme si dans ma tête j'étais restée au lycée, dans le fond. J'imagine que le fait de vouloir continuer mes études, de vivre chez mes parents et de ne pas avoir de vrai travail ne doit pas vraiment m'aider à me sentir vraiment adulte.

J'imagine que c'est ce que ressentent toutes les grandes personnes depuis qu'elles ont mon âge et qu'on leur renvoie dans la tronche qu'elles vieillissent. Non ?

dimanche 17 mai 2020

Comment je construis mes personnages

Source – Alexas_Fotos
Dans mon dernier journal d'écriture je vous avais proposé de vous faire un article sur la manière dont je construis mes personnages pour le roman que je suis en train d'écrire et comme certaines d'entre vous se sont montrées intéressées : je me lance. Cependant je me dois de préciser que ce n'est pas une méthode comme on peut en voir passer sur des blogs d'écriture. Je ne suis pas là pour vous donner des conseils. Il s'agit simplement de la façon de faire que j'ai choisi d'essayer pour mon roman. J'ai assez peu de recul dessus car je suis actuellement en plein dedans. Je pense aussi qu'il n'y a jamais une méthode, une technique, que ce soit pour les personnages ou tout autre chose, et que chaque auteur doit trouver ce qui lui convient et lui correspond le mieux.

Je n'ai jamais été très friandes des fiches de personnages. Je ne voyais pas trop l'intérêt d'écrire leurs caractéristiques physiques, leurs goûts, leurs centres d'intérêt, leurs défauts, leurs qualités, bla bla bla. Je partais du principe que ses personnages on les connaît. Écrire des caractéristiques me bloquait aussi beaucoup parce que j'avais l'impression que si j'écrivais des choses je m'engageais à les faire et que je ne pourrais plus les modifier après. Aujourd'hui, ma position a un peu évoluée. Je ne fais toujours pas de fiches avec les caractéristiques physiques, les défauts, les qualités, etc., parce que je n'en vois pas l'intérêt. Le physique de mes personnages, leur âge, je les connais. Je peux éventuellement noter les âges si je parle dans le roman d'un événement survenu "vingt-et-un ans avant" histoire d'être sûre de ne pas me gourer dans mes soustractions, mais du coup ça reste vraiment exceptionnel.

J'ai longtemps eu du mal – et je dirais que c'est encore un peu le cas aujourd'hui – à faire à mes personnages des caractères bien différents sans tomber dans la caricature. J'avais soit des personnages représentatifs d'un caractère, un peu comme dans les dessins animés (le colérique, le calme, le drôle, celui qui ne comprend rien, etc.), soit des personnages qui réagissaient un peu tous de la même manière. La maturité aidant, je me suis améliorée sur ce point, je pense. Mais pour m'aider encore un peu et formaliser ce que je ressens de mes personnages, j'ai décidé de partir sur un profil psychologique que j'ai formalisé dans une fiche.

J'ai fait une fiche pour quatre de mes personnages (sachant que le roman doit en compter au moins le triple, à vue de nez). Ceux dont le rôle et la présence est la plus importante, même si on ne les voit pas souvent. Je pense qu'elles sont assez courtes, en tout cas elles tiennent sur une demi-page sachant que j'écris un peu gros. Elles reprennent simplement des concepts de psychologie qui me permettent de placer leur caractère. J'ai choisi de faire comme ça, car je trouve un peu arbitraire de leur attribuer des qualités et des défauts. Aussi parce que l'on a souvent les défauts de nos qualités (aimer le travail bien fait vs. être trop perfectionniste ; aimer passer du temps avec les autres vs. devenir jaloux et ne pas vouloir qu'ils aillent voir ailleurs ; rendre service par plaisir vs. ne pas savoir dire "non" ; etc.). Pour moi, les défauts, les qualités, les manières de réagir, sont inhérentes aux concepts et aux valeurs qui nous ont construits. Pour moi c'était donc plus important de m'intéresser à la cause plutôt qu'à la conséquence.

J'ai commencé par m'intéresser à leurs valeurs, inspirée par un article d'Audrey Payrau sur son blog de coaching en orientation professionnelle (oui, rien à voir avec l'écriture !) Elle y proposait une méthode pour trouver nos valeurs les plus fortes, et j'ai décidé de l'appliquer à mes personnages. J'ai donc consulté les listes de toutes les valeurs et noté les valeurs qui semblaient bien coller à chacun de mes personnage. Au final, ils en avaient tous entre douze et quinze. Comme c'était beaucoup, j'ai choisi et souligné les plus importantes. Ils en sont tous ressortis avec six ! Elles me permettent de déterminer leurs choix, certaines de leurs réactions, étant entendu que l'on agit en fonction de nos valeurs. Les avoir noté m'a aidé quelques fois à ne pas les faire réagir comme moi j'aurais réagi (l'un des plus gros pièges quand on manipule ses personnages, je pense).

Je leur ai aussi attribué des messages contraignants. Je ne leur ai fait passer aucun test de psychologie, je me suis contenté de leur attribuer à l'instinct, on verra si c'est amené à évoluer ! Je ne suis pas non plus allée aussi loin que j'aurais pu le faire. Normalement, les messages contraignants ont un degrés d'influence sur vous. Ça va de "très fortement influent" à "presque pas influent". Je ne le leur ai pas attribué, me contentant de désigner leur deux ou trois messages les plus forts, dans l'ordre d'importance. Mais je ne leur ai pas collé d'intensité d'influence. Si je décide de le faire, je leur ferai passer un test car je pense qu'il serait un peu dur pour moi de choisir arbitrairement là-dessus. Connaître leurs messages influents me suffit pour le moment à compléter leurs valeurs et leur faire prendre des décisions.

J'ai aussi statué sur leur motivation globale, c'est-à-dire le fait qu'ils soient plus facilement motivé par des motivations intrinsèques ou extrinsèques. Étant donné l'intrigue, ça ne me servira pas forcément énormément, mais si ça m'aide à un moment où à un autre je serais contente de l'avoir fait !

Tout ça reste de la formalisation. C'est-à-dire que dans le fond je sens ce que sont mes personnages. Si je peux leur coller quelque chose sans leur faire passer de test, c'est que je les connais bien. Mais ça ne fonctionne pas avec tout.

Pour le coup, les catégories que j'ai complétées hier avec les notes récupérées de ma ville de stage sont des choses pour lesquelles je n'ai pas d'instinct. J'ai donc vraiment encore moins de recul pour savoir si ça va m'aider ou pas, d'autant que je n'ai appliqué ces catégories qu'à des personnages d'histoires que j'appelle mes "juste-comme-ça" dont je n'attends rien et que j'écris un peu pour me défouler.

En lisant un article dans une revue de psychologie (que j'ai été bien incapable de retrouver pour le moment) j'avais pris des notes sur les besoins fondamentaux en me disant que ça me servirait, pour finir par les utiliser sur mes fameux personnages de "juste-comme-ça".

Nous avons six besoins fondamentaux : la volonté de puissance (sentiment de maîtrise en possédant ou apprenant des choses) ; besoin d'accomplissement (faire quelque chose de gratifiant) ; besoin de sécurité (retrouver des situations familières) ; besoin d'excitation (d'adrénaline) ; besoin d'évasion (de couper du monde, de se sortir d'un quotidien stressant ou peu gratifiant) ; et enfin besoin de distinction (de se sentir mieux que les autres).

Comme pour les messages contraignants, je ne suis pas allée très loin dans cette thématique. Je me suis contentée de dire si selon moi ces besoins étaient assouvis chez mes personnages. Je ne l'ai fait que pour deux des quatre personnages qui ont une fiche, car pour le moment je ne sais pas trop si ça me servira vraiment ni si c'est très utile pour des personnages qui sont plus secondaires que principaux.

Je me suis aussi intéressée à cinq "sentiments". Les mensonges que l'on se fait à soi-même, les attachements terrestres (remplis pour aucun personnage), la culpabilité, la honte, et le chagrin. Toutes ces entrées ne sont pas remplies pour chacun de mes personnages car j'ai eu un peu de mal à décider. Mais je trouve qu'elles peuvent aider à cerner un personnage. Par exemple, l'une des miens a pour chagrin le départ d'un oiseau qu'elle avait sauvé et qu'elle aurait bien voulu garder quand elle était enfant. Ça peut paraître idiot et futile, et ça ne sera sans doute jamais mentionné dans le récit, mais je trouve que ça donne une information sur sa sensibilité.

Pour moi, le profil psychologique est la chose la plus importante chez un personnage. Ce n'est pas seulement lui donner corps, lui désigner des valeurs, lui attribuer des chagrins ou des messages contraignants, ou des pensées limitantes, et pouvoir le manipuler à sa guise avec réalisme ou même le faire réagir différemment des autres personnages. C'est surtout que ça permet de montrer qu'il n'y a pas de "méchants" et de "gentils", de "bons" et de "mauvais". Qu'il y a juste des gens avec des bons et des mauvais côtés, qui réagissent selon ce qui est important pour eux. C'est d'autant plus fondamental pour moi de parvenir à faire ressortir ça que c'est tout le fond de mon histoire. Je voudrais pouvoir montrer qu'il n'y a ni "bien" ni "mal", qu'il n'y a pas de personnages qui ont agit correctement ou non ; ceux qui avaient raison et ceux qui avaient tors ; mais simplement des personnages qui ont ait en conscience, selon ce qu'ils pensaient être le mieux.

J'aurais pu aller encore plus loin en leur attribuant une couleur dans le modèle DISC, un ensemble de profil psychologique qui qualifie le comportement et la communication. Peut-être que je finirais par le faire, je ne sais pas encore si ça passera pas un test ou une attribution à l'instinct.

N'étant pas psychologue, je ne sais pas si j'arriverais à me servir au mieux de ces catégories que je leur ai définies, mais en tout cas j'ai l'impression que pour le moment ça m'aide et surtout ça me rassure, puisque j'ai tendance à naturellement les faire réagir un peu tous pareil. Je dirais finalement que ça me cadre.

Comment construisez-vous vos personnages ? Est-ce que certains des outils que je vous présente pourront vous aider ?

mercredi 6 mai 2020

Se trouver jolie

Source – Ismael Sanchez
Depuis quelques temps, il se passe dans mon esprit un ensemble de pensées confus quand je croise mon reflet. Des fois, je me regarde dans une glace, et je me trouve jolie. La pensée, diffuse et vague, est doublée de cette idée que je ne devrais pas m'autoriser à penser de telles choses, étant donné que mon visage ne casse quand même pas trois pattes à un canard. Alors je continue de me regarder et force est de constater que je ne suis effectivement pas particulièrement jolie. Ça passe, dirons-nous. Je me regarde encore un peu, pour stabiliser mon avis sur ma propre image, me fait un sourire comme si ça pouvait changer quelque chose à la physionomie générale de mes traits, et je me détourne, passe à autre chose.

J'ai toujours eu une drôle de relation à mon reflet. N'en ayant jamais parlé avec personne, je ne peux dire si elle est singulière, mais je me souviens que, plus jeune, je remarquais bien que les autres ne faisaient pas la même chose. La question du reflet, en fait, c'est la question du regard. Le mien, je ne le pose que rarement sur les gens, et jamais pour les regarder dans les yeux. Je marchais aussi dans la rue en regardant mes chaussures, persuadée dans mon esprit de regarder droit devant moi. À l'école primaire je me souviens que je m'adressais à mes "amis" dans la cour de récré en regardant mon reflet dans une des vitres de l'école. Ce n'était pas juste quand j'étais gênée ; c'était constant. Je ne sais pas trop quand j'ai arrêté, au collège je crois. Pourtant, malgré cette manie, j'ai eu du mal à apprivoiser mon image. Longtemps, je me suis trouvée jolie "de loin", ou dans le flou d'une vitre à double-vitrage, pourvu que mes deux reflets ne soient pas trop superposés.

La question du reflet c'est la question du regard que l'on pose sur soi. Une psychologue disait à la radio il y a quelques années que l'on ne se voit jamais dans un miroir tel que l'on est. Déjà, on se voit à l'envers, ce qui fait que notre côté droit est à la gauche de quelqu'un qui serait en face de nous. C'est ce qui fait que l'on peut avoir du mal à se reconnaître sur les photos. C'est la même chose quand on se voit de dos, ou quand on entend un enregistrement de sa voix. Le point de vue que l'on a sur nous est tronqué. D'ailleurs je me souviens du drôle d'effet que m'avait fait, il y a deux ans, de croiser mon vrai moi, en biais, par un jeu de miroirs dans une laverie. La personne que je voyais était à la fois inconnue et profondément familière. Étrangère, en somme.

Mais le regard que l'on pose sur soi n'est pas qu'une question de science optique. Je crois qu'il s'agit aussi de se voir en tout entier et non comme un tableau de Picasso. Je pense qu'aujourd'hui je suis capable de me regarder en tout entier, d'avoir une conscience profonde de ce que je suis et de ce que je peux faire avec – pour reprendre une formule d'un comédien venu faire une intervention dans notre promo cette année. Les cernes sous les yeux, constantes même quand j'ai l'impression de bien dormir ; les paupières tombantes ; le nez pas tout à fait droit ; mais aussi la bouche assez bien équilibrée, le joli sourire bien qu'un peu gingival ; le grand front bombé, et les quelques boutons qui vont avec ; les épaules un peu trop menues ou la tête un peu trop grosse, ça dépend de comment on regarde ; la taille marquée ; les mollets sensiblement plus fins que les cuisses. Je pense que si on est capable de se voir comme un tout, et pas seulement de faire une fixette sur un nez trop gros ou des yeux trop globuleux, ou une lèvre inférieure plus pulpeuse que la supérieure, et tout ce qu'on peut trouver d'autre, alors on est aussi capable de trouver l'harmonie dans cet assemblage.

Je pense aussi que la question du regard que l'on porte sur soi, c'est la question du regard que l'on porte sur les autres. Je me souviens que, dans la deuxième moitié du lycée et de plus en plus à la fac ensuite, j'étais très choquée d'entendre mes camarades se prononcer sur le niveau de beauté d'une personne qu'ils voyaient pour la première fois. Comme s'il n'y avait que ça qui comptait. Comme si ça avait une grande importance. Et les "il est BG !" ou les "elle est trop moche, elle, t'as vu !" volaient dans tous les coins de la pièce. Ridicule. Bien sûr, quand je regarde quelqu'un, je me fais aussi un avis sur son visage. Mais, plus que le visage, c'est l'expression qui m'intéresse. La pétasse n'est pas moche en elle-même : c'est l'expression qu'elle renvoie, le pli de sa bouche, le regard qu'elle lance aux autres, qui fait dire que c'est une pétasse. Le gros con n'est pas laid : le gros con a cet air buté et condescendant envers tout le monde qui le rend laid. Quand on regarde bien, la plupart des gens que l'on croise ne sont ni beaux, ni moches : ils sont d'une banalité affligeante. Un nez, un menton, des yeux, peuvent attirer l'attention. Mais les personnes véritablement belles ou véritablement laides sont rares.

Regarder les visages et non les expressions, répéter à tout bout de champ "il est beau gosse, le prof, nan ?" montre simplement à quel point une personne se préoccupe du physique. Non pas forcément qu'elle ne juge les personnes que par ce biais et ne choisit ses amis que de cette manière, mais qu'elle est en insécurité vis à vis de ça, pour des raisons qui peuvent paraître justifiées comme pas du tout. Tout est une question de regard.

Le regard que l'on porte sur soi c'est le regard que l'on porte sur les autres. Au collège, je me suis trouvée très laide, et j'accordais beaucoup d'importance au physique des gens. Quand des petits camarades venaient m'embêter dans la cour à coups de "t'es moche" je répondais d'un air blasé "je sais". Je ne pouvais que confirmer aux autres l'image qu'ils me confirmaient. Peut-être que vous ne voyez pas trop où je veux en venir mais, l'idée c'est que, puisque le regard que l'on porte sur nous est aussi le regard que l'on porte sur les autres ; le regard que l'on porte sur les autres est aussi le regard que l'on porte sur nous. Si on est capable de se voir en tout entier, en tout grand, comme un tout, et d'accepter une "banalité affligeante" (même si dit comme ça ce n'est pas très gentil), alors on est aussi capable de voir le beau, dans les traits et dans les expressions.

J'ai commencé à me regarder vraiment. Pas seulement les restes de boutons sur le front, ou les cernes, ou les paupières tombantes, ou mon nez gras à cause de ma peau mixte. Mais à me regarder vraiment. À remarquer avec amusement que mon nez n'était pas droit. Il ne l'a jamais été et je le découvre à vingt-trois ans. À remarquer les polygones que tracent mes grains de beauté. À remarquer la forme de mes oreilles. Sans les juger. Juste remarquer, comme si c'était le visage de quelqu'un d'autre sur lequel je cherchais un trait sympa à donner à un personnage de roman. J'ai commencé à m'appliquer en me regardant ce que j'applique aux autres quand je les regarde. Globalement, je me dis beaucoup moins "moi, c'est pas pareil, c'est sûr que je suis moche".

Je regarde toujours mon reflet quand je passe devant la vitre d'une boutique, ou un tramway, ou une voiture... Mais mon lien avec mon reflet, mon autre moi, ne se limite pas à croiser son regard sur du plexiglas. Je le regarde vraiment, dans un vrai miroir, quand je suis chez moi. Je pense aussi que c'est ce qui change beaucoup de choses : ne plus se croiser, se regarder.

Des fois, le plus souvent quand mes pensées vagabondent sur le paysage qui défile à l'extérieur du train, je me demande ce que ça ferait si moi j'étais le reflet et que la vraie personne se trouvait en fait de l'autre côté de la vitre. C'est bête, et sans doute faux, mais ça installe une certaine relativisation. Un peu comme la théorie des cinq secondes : imaginez que tout ce que vous connaissez, le monde, l'univers, vous, vos amis, les dinosaures, – tout ! – aient été inventés il y a cinq secondes. Ça aussi, c'est sans doute faux. Mais on ne peut pas le prouver (puisque la science et tous vos souvenirs et jusqu'à cet article ont été inventés il y a cinq secondes). Qu'est-ce que ça ferait si nous étions des reflets ?

Mon article a l'air un peu décousu mais l'idée derrière tout ça c'est que c'est une question de regard, extérieur et intérieur. Mais c'est un long chemin, et même si je me rends compte d'un premier pas, je trouve toujours que les seins ressemblent à des yeux.

Que voyez-vous quand vous regardez dans le miroir ? Êtes-vous réconcilié(e) avec votre image ?

samedi 2 mai 2020

Choisir, c'est renoncer : les affres de l'orientation

Source – Gabriela Palai
Aujourd'hui, je voudrais parler d'orientation. Scolaire, professionnelle ; parce que c'est une préoccupation dans laquelle je suis actuellement, et que j'ai rencontré et rencontre des idées de personnes sur l'orientation que je trouve épouvantablement limitantes et fatalistes. Et parce que l'on essaye toujours de faire croire qu'un choix que l'on fait maintenant, tout de suite, si tôt dans notre vie, conditionnera toutes les autres minutes, heures, journées, semaines et années de cette vie. Or, ce n'est pas tout à fait vrai, à mon sens. Du coup, je voudrais vous parler de mon orientation, de mes choix, et des choix de ces autres que j'ai rencontrés, dont j'ai croisé la route parfois seulement le temps d'un jour, et qui, à mon sens, révèlent ce qu'est vraiment l'orientation scolaire et professionnelle.

Il y a deux, trois jours j'ai postulé pour un master Entraînement et Optimisation de la Performance sportive. Pas à n'importe lequel. À celui qui me permettra de devenir préparateur mental (et que j'aimerais augmenter, à terme, d'un master de Psychologie du Développement de l'enfant et de l'adolescent afin de me spécialiser sur ce public pour lequel j'ai un grand intérêt depuis plusieurs années). Sauf que. J'ai fait une Licence d'Histoire. Suivi d'un Master InfoCom. Je n'ai commencé le sport il n'y a que trois ans. Autrement dit : je n'ai pas le profil. Et même cette simple phrase, catégorique, reste un euphémisme. Mes chances d'être prise doivent s'élever à à peu près 0,01%. Et pourtant. J'ai tenté le coup. J'ai tenté le coup parce que j'ai fait quelques trucs dans le sport que j'ai pu mettre dans mon dossier. J'ai tenté le coup parce que j'avais envie de croire en ma chance. Et si jamais ce qu'il semble devoir se produire se produit effectivement, eh bien j'accepterai mon sort. Pour le moment.

Choisir c'est renoncer


Autour de moi, on ne me soutient pas vraiment. Ce serait même plutôt tout à fait l'autre bout du spectre : on me dit : "tu n'as aucune chance d'être prise", "tu ne seras jamais acceptée". Je ne peux pas leur en vouloir étant donné que les statistiques ne sont pas vraiment de mon côté (ceci dit on peut se demander si soutenir ou non quelqu'un doit se faire en rapport avec les statistiques !). Pourtant, je n'en veux pas à ces personnes. Parce que ce n'est plus une question d'optimisme, de pessimisme, ou de réalisme. C'est une question de conception de ce qu'est l'orientation et de vision de la vie. Je pense que, pour ces personnes, l'orientation est un train sur des rails.

On fait un premier choix au collège, puis au lycée, puis à la fac, puis après, et si, avec toutes nos expériences cumulées, on rate l'aiguillage, c'est trop tard. Comme si, pour que l'aiguilleur nous laisse aller à droite, il fallait que l'on ait un certain type de passager dans notre train. Un peu comme quand le type de la SNCF demande au micro s'il y a un médecin à bord. Si c'est le cas, la personne qui a fait un malaise sera aidée. Si ce n'est pas le cas, tant pis. Le train est sur des rails, il pourra tenter de tourner à droite au prochain aiguillage et, s'il n'y parvient pas, il devra malheureusement se rendre à la gare qui constituait sa destination d'origine. Cette vision des choses, c'est celle que l'on nous fait passer, plus ou moins volontairement, dès le collège.

Si on va en L, on ne pourra ensuite plus aller jusqu'aux filières scientifiques à la fac, et si on va en S (ce n'était pas à le cas à mon époque mais il paraît que c'est sur le feu actuellement) on ne pourra plus rejoindre les sciences humaines et littéraires à la fac. Fais un choix, maintenant. À quatorze ans, fait ton choix, celui qui déterminera où tu pourras aller quand tu en auras vingt. Vas-y, on te regarde. Ce que l'on ne te dit pas, c'est que le cerveau continue de se former, de développer des intérêts nouveaux et d'en abandonner d'autres, jusqu'à vingt-cinq ans. Pas de chance. Ce que l'on ne te dit pas non plus, c'est qu'il y a tout un tas de filières professionnelles, pour devenir artisan dans plein de domaines différents. Et ce que l'on te décourage de faire, c'est de partir dans ces filières si tu as de bonnes notes à l'école. Ainsi n'ai-je pas parlé à ma voisine qui accepte de laisser partir en filière pro son plus jeune fils, mais pas le plus grand qui a de bons résultats et fera donc un bac général. Ainsi, ne me suis-je pas retrouvée en Terminale dans la classe d'un garçon qui voulait devenir boulanger, et ne passait le bac que pour faire plaisir à ses parents.

Suivant cette logique du train, je n'aurais même pas dû suivre mon Master InfoCom. D'ailleurs, j'ai fini deuxième sur la liste d'attente de ce Master, lorsque les premiers résultats sont tombés : eux non plus n'avaient pas vraiment prévus de me prendre malgré la petite expérience que j'avais dans les médias. Sans doute parce que je venais d'une région différente et que je n'avais donc pas la priorité. Suivant cette logique du train, je ne devrais pas pouvoir devenir préparateur mental.

Sauf que cette vision du train roulant sur ses rails dans une seule direction, attendant la prochaine intersection, est terriblement inadaptée, je trouve, à la réalité. L'orientation, n'a rien à voir avec un train. L'orientation, c'est une multitude de choix et de possibilités qui s'offrent à nous de manière constante et entre lesquels nous faisons des arbitrages, nous choisissons. Choisir, c'est renoncer, disait l'autre.

L'arbre à écureuil


Et parfois, on ne veut donc pas renoncer et on veut se garder toutes les portes ouvertes constamment. Au cas où on changerait d'avis, vous comprenez. C'est ainsi qu'aux Journées portes ouvertes de ma fac, cette année, j'ai entendu un père dire : "elle a fait bac S parce que c'était la voie qui permet d'accéder à tout mais arrivé là on se rend compte que c'est pas forcément la voie privilégiée". Tu l'as dit ! Les S ne sont presque jamais pris dans le Master que j'ai suivi, parce qu'on leur préfère les L et les ES qui ont des matières fortes avec une ouverture sur le monde, comme Histoire, par exemple. À force de vouloir se laisser toutes les portes ouvertes, on s'en ferme ! Quelle ironie, n'est-ce pas ? Ça, c'est à cause du train. Si, à partir du moment où tu fais un choix, tu ne peux pas revenir en arrière, alors il vaut mieux suivre la voie qui croise le plus souvent des croisements, et ça le plus longtemps possible. Sauf que, arrivé au moment de choisir les trains qui passent, seront privilégiés ceux qui voulaient vraiment être là.

Choisir, c'est renoncer. Mais qui a dit que c'était renoncer pour toujours ? Ce n'est pas parce qu'on rentre dans le salon que l'on n'ira plus jamais dans la salle de bain ou la cuisine. Choisir, c'est renoncer pour le moment. Pour moi, l'orientation c'est pareil : ce n'est pas un train, c'est un écureuil.

Avez-vous déjà vu un écureuil évoluer sur un arbre ? Ce petit funambule est une merveille pour les yeux ! Il a surtout tout compris. Il grimpe au tronc puis, à chaque embranchement, depuis la couronne jusqu'à la cime, fait des choix. Il renonce à une partie du houppier pour aller vers une autre. Mais, quand il est tout là-haut, et que finalement il voudrait bien se trouver de l'autre côté de l'arbre, il ne redescend pas jusqu'à la naissance des premières branches pour reprendre le bon chemin ! Il court ! Il saute ! Il galope pour rejoindre la nouvelle branche qui l'intéresse, fusse-t-elle sur l'arbre d'à côté ! L'orientation, c'est ça. Un immense arbre, auquel on a accès en tout entier parce que, ma foi, c'est le nôtre et que l'on va bien là où on veut.

Source – Visually Us
Je vois venir les classiques : "ce n'est pas si simple, Enirtourenef !", "si c'était si facile, ça se saurait". Comme disait Sénèque : ce n'est pas parce que les choses sont difficiles qu'on n'ose pas, c'est parce qu'on n'ose pas qu'elles sont difficiles. C'est comme ça que, partant d'un travail administratif dans un bureau, on peut devenir sophrologue à quarante ans passés. Qu'un marketeux peut se réorienter pour intégrer l'Éducation nationale comme instituteur. Qu'un gars à la tête d'une équipe dans un bureau peut se reconvertir comme photographe de sport. Qu'un prof d'art-plastique en collège peut tout plaquer pour travailler comme chargé de communication et inventer des jeux société sur son temps libre. Tous ces exemples sont véridiques. Je n'ai rien inventé. Ce sont des gens que je côtoie ou que j'ai rencontrés en Blablacar ces deux ou trois dernières années. Ce sont des parcours qui prouvent que nous sommes des écureuils, et pas des trains.

Bien sûr, il y a un bémol : ce sont des gens qui ne sont pas en précarité. L'orientation est plus compliquée dans on vient des quartiers populaires, pour tout un tas d'autres raisons. Mais ce constat ne change pas le principe : l'écureuil.

J'ai aussi cet ami qui, après le lycée, est allé en fac d'anglais, puis de STAPS, puis a arrêté pour suivre une formation d'électricien et est finalement revenu au STAPS. Un camarade de fac qui avait fait commencé plusieurs Licences avant d'atterrir en Histoire. Un camarade de Master qui avait fait une première année d'Histoire avant d'aller en InfoCom. Deux camarades de ce même Master qui ont fait une Licence de Lettres, dont un qui voudrait finalement peut-être retourner dans ce domaine.  Je vous ai déjà aussi parlé de tous les métiers que j'ai pensé exercerÇa, ce chaos apparent, c'est l'orientation.

Pour un micro-trottoir j'avais interrogé des jeunes sur leur orientation. Au final, ceux qui savaient ce qu'ils voulaient faire depuis longtemps et continuaient sur cette voie n'étaient que la moitié de mon panel. Les autres ne savaient pas trop, hésitaient, ou carrément n'en n'avaient pas la moindre petite idée.

Vous savez, je ne suis pas idiote. Je sais que je n'ai pas beaucoup de chances d'être prise en Master EOPS à la rentrée. Donc je cherche du travail, au cas où, ailleurs, en radio, dans la communication... Si je ne suis effectivement pas prise à ce Master que je veux, je renoncerai. Pour le moment. J'irai travailler, j'économiserai pour me former ailleurs (un Diplôme Universitaire de préparation mentale, ou une formation Techniques d'Optimisation du Potentiel) et ensuite je candidaterai de nouveau pour ce Master. Et si je deviens préparateur mental à trente ans, je deviendrai préparateur mental à trente ans. Je ne profite pas que mes parents soient derrière moi puisque, même si je suis prise à ce Master, je pourrais ne pas y aller si je ne trouve pas de boulot étudiant. Et si j'échoue et que je dois retenter le coup à quarante-cinq ans, je deviendrais préparateur mental à quarante-cinq ans. Parce que je suis un écureuil.

Comment s'est passée ou se passe votre orientation ? Êtes-vous un écureuil ?