vendredi 6 mars 2020

Rire de tous pour rire de nous

Source – Julien Tixier
Il y a quelques jours, sur Europe1, une chroniqueuse faisait la promotion d'un festival d'humour. L'invitée présente (dont j'ai oublié le nom, mais ça n'a pas d'importance), intervient pour dire qu'elle n'aime pas trop ça, parce qu'on "se moque toujours des mêmes communauté, des femmes...". La chroniqueuse (je crois) lui répond alors qu'en l'occurrence le festival accueille un monsieur qui fait de l'humour féministe. Bond sur ma chaise. De quoi ?! Je voulais faire un article et puis, finalement, j'ai fait beaucoup d'autres choses (comme commencer mon stage). Mais aujourd'hui, sur Facebook, je tombe sur la publication d'une camarade de lycée hyper engagée, féministe, et tout ce qu'on veut. Dans la publication, une blague. À la fin de la publication, la source de la blague : un site d'humour non oppressif. Sursaut contenu sur ma chaise. Je vais l'écrire, cet article.

Je ne suis pas engagée de manière volontaire et passionnée sur beaucoup de choses. Je pense, ou j'aime à croire, que je suis une fille assez posée dans les discussions. Mais il y a quand même des thèmes sur lesquels je suis intransigeante. L'humour en fait partie.

C'est un thème qui m'intéresse intimement parce que je ne suis pas drôle. J'admire les gens drôles, et j'apprécie aller aux "rodages" des humoristes pour pouvoir voir la différence lors de la "vraie" tournée, un peu plus tard dans l'année, constater comment un sketch, une blague, se construit, comment un détail peut l'améliorer encore. La construction d'un sketch me fascine. Je trouve aussi que l'humour est une formidable arme, pour dédramatiser, désamorcer des situations, mettre à distance, prendre du recul.

Celui dont on parle et qui en fait les frais


Quand on dit que "on se moque toujours des mêmes" et qu'on accuse donc l'humour d'être "oppressif", ça m'agace. Beaucoup de choses m'agacent, me direz-vous, mais celle-ci particulièrement. Ça m'agace parce que j'ai la ferme impression que les personnes qui portent cette accusation n'ont pas compris de quoi on rit.

Freud considérait comme humour la capacité à tirer un effet comique d'une situation difficile. Trois acteurs principaux sont concernés : le producteur d'humour, celui dont on parle et qui en fait les frais, et le complice invité à rire. Je voudrais m'arrêter sur le deuxième. C'est "toujours le même". L'Arabe, le Portugais, le Roumain, le musulman, le juif, le Noir, la femme... De là à dire que c'est oppressif, que c'est la première marche vers le génocide (je l'ai vraiment lu sur un blog, je le jure !), il n'y a qu'un pas. Un pas qu'il serait bien imprudent, je pense, je franchir. Parce que "celui qui en fait les frais" est-il vraiment celui que l'on croit ? S'agit-il de rire contre ? Il faut regarder derrière la blague. Au hasard : Jérémy Ferrari. Se moque-t-il des musulmans, des juifs, des Arabes, ou des racistes ? Il ne s'agit pas de rire contre une communauté, de la rabaisser plus bas que terre, d'inciter à la haine et à la répugnance : il s'agit de rire avec, de rire ensemble.

Ce qui est bien quand on va voir le spectacle d'un humoriste et qu'on ne reste pas le nez collé à son téléphone, c'est qu'on peut regarder un petit peu le public. Dans une salle, même modeste, il y a de tout : plusieurs générations, plusieurs origines ethniques, des hommes, des femmes, des blonds, des bruns, sans doute des homosexuels, des bisexuels, des personnes porteuses de handicaps qu'on ne voit pas forcément... Il y a de tout, et tout le monde rit ensemble. Parce qu'on ne se moque pas d'une communauté.

On rit des clichés, c'est vrai. L'humour fonctionne sur des images communes, nos images communes, ce sont les clichés. Mais rares sont ceux qui sont des clichés ambulants ! Nous sommes des individus, pas des clichés ! Nous sommes unique, nous sommes nous. Quand on se moque des clichés, on peut décider de considérer qu'on se moque de tout le monde, ou alors on peut décider de considérer que l'on ne se moque de personne, puisque personne n'est un cliché. Renvoi-t-on les individus à leur cliché ? Ou se moque-t-on de l'existence même de ce cliché ?

Celui dont on parle et qui en fait les frais : qui est-il ?


Pas de comédie sans spectateur


Le rire du complice.

Dans un article, Judith Stora-Sandor a écrit que "une comédie qui ne fait pas rire les spectateurs ne fonctionne pas" et que "il n'y a de comédie que par et pour un spectateur". La personne sur scène, et les gens qui la regardent et l'écoutent, sont complices et font communion.

C'est illustré par une chose dite par Jérémy Ferrari sur un plateau d'On n'est pas couché il y a quelques années lors de la promotion de son précédent spectacle et qui m'avait beaucoup marquée. Il venait d'expliquer que dans son spectacle il reparlait de la fameuse phrase "on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui" et concluait sa parenthèse par "il y en a avec qui on ne peut pas rire du tout". Laurent Ruquier lui demande de révéler le nom de la personne qu'il attaque. Jérémy Ferrari répond alors qu'il n'a pas à le faire sur un plateau télé, que c'est entre lui et le public.

S'il n'y a pas communion, il n'y a pas rire. Il y a des humoristes qui ne me font pas rire, que je n'apprécie pas, et avec lesquels c'est un miracle si je décroche un sourire quand d'autres rient à gorge déployée. Le complice de Freud est en fait un moteur de la relation. Or, ce complice n'est pas idiot, il sait lire le sous-texte et il sait lire le jeu du comédien.

La recette magique pour faire rire


Avoir un texte, c'est un bon début. Pourtant, ça ne suffit pas. Je pourrais reprendre à mon compte le meilleur sketch du meilleur humoriste que je ne serais pas drôle : je ne sais pas jouer.

Jérémy Ferrari (encore lui ! promis, j'arrête ! :P) fait passer son texte avec un jeu que je qualifierais de "sur-jeu contrôlé" et qui permet de montrer, d'appuyer le sous-texte et la mise en scène.

Il faut un bon jeu. Il faut un bon texte. Et c'est dingue comme un tout petit détail peut tout changer. Par exemple, le mois dernier, Malik Bentalha a fait son spectacle en direct sur TF1. Je l'avais vu en vrai de vrai, sur scène, quelques jours avant. Eh bien la performance que j'ai vue en vrai de vrai était meilleure que celle à la télé. Sans doute parce qu'il était stressé. Du coup, certaines parties (des bricoles) étaient moins bien amenées et m'ont moins faite rire (alors que je ris très régulièrement à des blagues que je connais déjà, comme à la fameuse histoire du pingouin qui respire par le cul : il s'assoie et il meurt). L'humour, c'est de la dentelle. Une situation "s'amène" parce qu'elle joue sur nos images communes, et que chacun doit avoir la même image dans la tête pour pouvoir rire.

Là où je veux en venir c'est que, quand on accuse l'humour d'être "oppressif", on ne s'intéresse qu'au texte et le jeu, la mise en scène, passent complètement à la trappe alors que par ailleurs ils peuvent dire complètement le contraire (je pense notamment au sketch La Maison de Jaqueline d'Antonia de Redinger). On passe aussi à la trappe les usages et les effets de l'humour. Il peut être un moyen de dédramatiser (à l'échelle individuelle comme sociétale), un mécanisme de défense chez des patients en fin de vie, ou bien un facilitateur pour raconter ou faire face à quelque chose de difficile en prenant du recul.

Censure bien-pensante du XXIème siècle


Je concède la violence de mon intertitre, mais je m'en cogne.
Je ne parlerai ni de Coluche, ni de Desproges ; je ne saurais bien le faire alors que je ne les ai pas connus, bien que je me souvienne avoir vu sur YouTube un sketch à mourir de rire du second sur les juifs.

À vrai dire, avant de lire un article sur la censure des livres de facéties par l'Inquisition italienne autour du XVIIème siècle, je n'avais pas fait le rapprochement, le mot n'avait pas franchi mon esprit. Pourtant, il me semble que l'on est exactement dans cela.

L'Inquisition italienne, à partir des années 1550, a mis en place "une stratégie répressive contre des écrits satiriques et facétieux". L'Église voulait s'assurer que les oreilles pieuses des fidèles ne soient pas heurtées par des plaisanteries inconvenantes, à l'encontre des bonnes mœurs, obsènes, irrespectueuses du clergé... Et ils justifiaient cela par la lutte contre l'hérésie protestante, ce qui leur permettait de prendre des mesures (comme les bûchers de livres interdits, par exemple).

Ici, je trouve qu'il s'agit à peu près de la même chose. Bien sûr, la comparaison est abusive, notamment parce que la censure n'est pas organisée comme l'était l'Inquisition mais, ce que je veux dire, c'est que ça me donne un peu une impression similaire. Des gens qui cherchent à écraser une autre manière de penser en prétendant à la lutte contre les discriminations. Sauf qu'il n'y a pas d'humour "oppressif". L'humour qui parle des minorités ne discrimine pas : il sert à parler de nous, de la société, de ces clichés que nous avons construits, et à les dénoncer. Pour moi, appeler cet humour "oppressif" c'est de l'extrémisme bien-pensant, et c'est dangereux (oui, j'ai bien écrit "dangereux"). C'est ignorer les usages sociétaux qui sont fait de l'humour.



Mon article n'a pas le ton que je voulais lui insuffler à la base – échec terrible à canaliser mon agacement –, mais je voudrais quand même conclure sur deux choses. Premièrement, on peut autant rire aux spectacles de Jérémy Ferrari qu'à l'histoire du pingouin qui respire par le cul. Deuxièmement, les personnes qui se cachent derrière l'humour noir pour faire passer leurs idées ("ça va, je blague !...") ne font pas de l'humour ! Elles le détournent d'une manière honteuse.

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♦ Lavie, François. « Le tribunal du rire. L’Inquisition et la censure de la facétie dans l’Italie post-tridentine (vers 1550-1650) », Revue historique, vol. 693, no. 1, 2020, pp. 131-166.
♦ Stora-Sandor, Judith. « Rire ensemble : la comédie et son public », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, vol. 44, no. 1, 2005, pp. 15-26.
♦ Forest, Jean. « Groupes, humour et interprétation », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, vol. 44, no. 1, 2005, pp. 73-86.
♦ Legrand, Camille, et Pascal Le Maléfan. « L’humour comme mécanisme de défense chez les patients en fin de vie », Revue internationale de soins palliatifs, vol. vol. 32, no. 1, 2017, pp. 15-18.

2 commentaires:

  1. Coucou :)
    C'est très intéressant ! J'avoue que je ne connais pas beaucoup d'humoristes, mais parfois des sketchs me font rire, et pas que des sketchs mais par exemple les "audios" de Jacques Beaudoin (La table de multiplication ou Le rire à travers les âges, si tu veux écouter) ou un des dictionnaires de Pierre Desproges.
    Et le problème quand on veut faire rire c'est qu'il y a toujours des gens pour dire que ce n'est pas "politiquement correct", alors que ce n'est pas parce qu'on fait ressortir un cliché que l'on critique les populations dont on parle, qu'elles soient minoritaires ou pas. Il y a aussi une tendance à tout prendre par des pincettes dès qu'on parle de minorité, comme si on avait toujours peur de commettre un impair, alors que ce n'est pas parce qu'une population est minoritaire (ça implique qu'elle n'est pas la classe dominante, classe qui n'est pas forcément "majoritaire" au sens numérique du terme) que tout ce qu'on dit va l'affliger atrocement.
    Surtout que les clichés ont souvent une part de vérité, disons que ce sont des vérités accentuées (voire tournées en ridicule).
    Ta réflexion est très intéressante !
    Aussi, il y a quelques jours je n'arrivais pas à accéder à ton blog, il était "privé". Est-ce que si tu le remets en privé tu pourrais m'incrire sur la liste des lecteurs autorisés (mon mail est subtilitedupalimpseste@gmail.com) ?
    Belle soirée à toi :)

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    1. Je te rassure, j'en connais peu par rapport à l'immense diversité qui existe en France (et c'est une chance d'avoir autant de choix !).
      Politiquement correct ! Je n'ai pas utilisé ce terme dans l'article, mais j'aurais très bien pu, parce qu'au fond il s'agit de ça !
      Effectivement, ce n'est pas parce qu'on dit quelque chose de quelqu'un qu'on va le vexer ! Comme cette manière d'éviter les expression avec "voir" quand on parle à un aveugle, alors que ledit aveugle s'en tamponne complètement et blague même sur sa cécité ! Je ne l'ai pas dit dans l'article mais finalement, vouloir protéger à tout prix les minorités ou les populations en général, de l'humour qui peut être fait, c'est presque plus minorisant que l'humour lui-même. Pour deux raisons. Premièrement ça sous-entend que ces personnes ne peuvent pas se défendre elles-mêmes si elles se sentent agressées. Deuxièmement, ça sous-entend qu'elles pourraient être vexées par les clichés dont se jouent les humoristes, et donc se sentir concernées, et donc que l'on renvoie ces personnes aux clichés alors qu'encore une fois personne n'est un cliché ambulant ! (enfin, en vrai, de temps en temps, tu croises des gens, par exemple un Anglais, et tu te dis "lui, il est très Anglais, c'est le cliché de l'Anglais", mais dans le fond ça arrive pas tous les jours non plus avec toutes les catégories de personnes (et heureusement !))
      Oui, je l'avais mis privé parce que j'en avais envoyé l'adresse par erreur à une personne de mon entourage et j'avais peur qu'elle aille voir, du coup je me suis dit que si je le mettais privé quelques jours, l'affaire se tasserait et que même si elle allait voir, elle serait découragée par le mode privé et ne reviendrait plus. Normalement l'orage est passé, j'en saurais plus dans quelques jours (j'espère). Mais il n'y a pas de soucis, je te mettrais en lectrice si ça se reproduis !

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