mercredi 17 juillet 2019

L'indécent sein qui bougeait

Source – Zak Ato

Depuis plusieurs années, je ne porte plus de soutien-gorge, mais seulement une brassière lorsque mon T-shirt est trop échancré ou transparent, ainsi que la plupart du temps au travail, puisque je bosse dans un ministère et que j'y viens déjà en sarouel, donc si en plus je débarque sans soutif ça risque de ne pas le faire. Toujours est-il que, dans ma vie de tous les jours, quand je suis en cours ou dans la rue, je n'en porte pas. Ce n'est pas par féminisme, car je ne considère pas que le soutien-gorge domine la femme ; ce n'est pas non plus pour faire des économies : c'est surtout pour revenir à mon instinct premier. Quand j'étais jeune adolescente, c'est ma mère qui m'a forcée à en porter. Je n'en ai jamais voulu, et j'ai vécu comme un poids de devoir en mettre un alors que je ne voyais pas l'intérêt. Alors, quand j'ai lu une blogueuse, qui aujourd'hui a fermé son blog, qui disait qu'elle cessait d'en porter, une pensée à traversé ma petite caboche toute lente : j'ai le droit. Et me voilà donc à ne plus en porter, m'appuyant pour contrer ma mère sur un fait scientifique simple, à savoir : ça ne sert pas à tenir la poitrine, la poitrine tient toute seule, car nous avons des muscles et que la nature est particulièrement bien faite.

Et pourtant... je mets mal à l'aise des personnes proches. L'une trouve la pratique indécente, l'autre enchérit : ils bougent ! Alors je me suis lancée dans quelques recherches sur le pourquoi du comment et je me suis dit que j'allais vous partager tout cela. Toute ma bibliographie sera en fin d'article. Certains article sont sur Cairn (je pourrais vous les transmettre) et d'autres en accès libre sur Openedition.

J'ai commencé par chercher des définitions. Mon professeur de sociologie de cette année n'aime pas ça, mais moi, je viens d'Histoire et en Histoire les définitions sont le cadre de ce que l'on dit. Tout l'intérêt étant de pouvoir ou non agrandir ou déformer le cadre pour y faire entrer de nouveaux concepts ou englober de nouvelles idées. La pudeur délimite l'apparence du corps (et la mise à jour des émotions) et détermine les réactions lorsque la frontière est franchie, tandis que la décence se constitue de codes de conduite, déterminés par la société (alors que la pudeur est unique à chaque individus). La pudeur est liée aux femmes au XVIIIème siècle. La nudité et ses seuils n'est pas toujours synonyme d'impudeur, que ce soit en terme d'époques ou de cultures. On remarque d'ailleurs par chez nous un paradoxe entre la nudité réelle (ce que l'on peut montrer) et la nudité figurée sur les tableaux et les œuvres d'art. Et ce qui "ajuste" en quelques sortes pudeur et nudité c'est le vêtement, dont le rôle est de permettre à son porteur de s'intégrer à une société et d'en revendiquer son appartenance (par exemple des modes suivies par une classe d'âge dans les cours de collèges).

L'ordre social


Au cours de mes recherches, il est apparut que, ce qui est en jeu, ce sont des questions de contrôle social et d'ordre social et que, comme toujours dans ce genre de cas, ce sont les femmes, qui en sont garantes. Cela vaut d'ailleurs pour beaucoup de sujets (j'en suis d'ailleurs venue à me demandé comment je n'y avais pas pensé moi-même...) : la femme doit "civiliser" l'homme et prendre soin des autres. Ainsi, on pourrait dire que les règles de la décence se rapprochent d'une "pudeur sociale" et a trait davantage a une attitude et un ensemble de mouvements qu'à une apparence physique. La décence participe à l'ordre social : l'irrespect des règles entraîne nécessairement un désordre. Ces règles, ce sont les femmes qui doivent en être les gardiennes et assurer leur part dans le contrôle social. Le vêtement protège moralement plus que physiquement, ce qui implique que le corps nu dérange par les regards qu'il attire, la tentation qu'il produit.

Ceci posé on comprend un peu mieux, je pense, en quoi une femme qui ne porte pas de soutien-gorge dérange : elle est susceptible d'attirer sur elle des regards coupables. Et il est d'autant plus grave qu'une femme ne respecte pas les règles, dans la mesure où c'est elle qui est censée les faire respecter. On pourrait se dire que c'est un peu tiré par les cheveux et, en même temps, deux jeunes hommes, un jour dans la rue, m'ont hélée à coup de "madame ! tu portes pas de soutif ?!". Preuve aux détracteurs du "free boobs" que les femmes feraient mieux de se couvrir. Un peu comme Adam qui, dans la Bible, se cache parce qu'il est nu alors que son sexe est caché : un simple T-shirt sur une poitrine ne suffit pas à faire en sorte que les femmes ne soient plus torse nu.

Et pourtant, l'ordre social a ses zone-tampons en ceci que les femmes sont topless sur les plages sans que ça ne dérange personne, étant entendu que l'on ne doit pas porter le regard sur elle, un peu comme dans les campings naturistes où la règle est de ne pas regarder avec trop d'insistance les parties intimes des autres. Mais ce sont des pratiques poussées dans les marges et, pour une partie, réglementées et contrôlées qui ne doivent ainsi pas mettre à mal l'ordre social général.

Le corps sous contrôle


Comme je cherchais des choses sur la poitrine, j'ai fait une incursion du côté du corset. L'article soulevais l'incompatibilité de la mode avec le corps naturel. Le corset créé un corps artificiel qui ne permet pas aux femmes de montrer leur corps réel. Le corset permet l'élégance et la discipline du corps. Je pense que c'est aussi vrai, dans une moindre mesure peut-être, avec le soutien-gorge. Le soutien-gorge retient les seins, les empêchant ainsi de bouger, et mettant de côté une des réalités du corps féminin : les seins bougent. Le soutien-gorge le fait oublier et, du coup, lorsqu'on les voit réellement, tressauter quand on court ou quand on marche, cela revêt un caractère étrange et dérangeant. Cependant je pense qu'il ne faut pas mettre de côté, aussi, les expériences personnelles avec le corps. Ce que je veux dire c'est que ma soeur, qui me reproche mes seins qui "bougent", a une petite poitrine qui, libre, n'a pas les mêmes mouvements (et pourtant la mienne n'est pas bien importante...).

Invisible mais pas absent


J'ai fini par trouver un article, issu d'une enquête semi-directive, sur les usages du soutien-gorge et leur choix. Y apparaît tout un tas de règles tacites dont je n'avais même pas connaissance. Je n'aimais déjà pas porter de soutien-gorge, alors si en plus je devais faire attention à leur couleur... à moi le rouge et le bleu foncé, pas du tout accordés à mes vêtements, fashion faux-pas et je n'en avais rien à faire. J'ai donc été très surprise de toutes les pratiques bridées qui ressortent de l'enquête et je vous laisserai me dire si vous faites pareil...

Le sous-vêtement obéit à un contrôle social et donc à des règles, tacites mais dont le respect est assuré par les groupes d'amies ou la mère (des femmes, donc...).

La règle qui laisse deviner toutes les autres est celle de l'invisibilité : le soutien-gorge se doit d'être invisible mais pas absent. Les femmes déclarent éviter les couleurs criardes qui par ailleurs peuvent renvoyer à la figure de la prostituée (comme le rouge, ou le noir, qui ne sera choisi qu'avec des vêtements noirs). Du blanc et des couleurs pastel, donc, qui ne se voient pas sous les vêtements, et sans décorations en surimpression, pour les mêmes raisons sous un haut moulant (j'ai envie de dire : qu'est-ce qu'on en a à foutre...). Pas de noir sous une chemise blanche : faute de goût et défaut de bienséance.

D'ailleurs, assez drôle question que celle de l'invisibilité, qui possède une petite astuce : avec un bustier, on ne doit pas voir les bretelles. Mais donc, avec un bustier pas trop moulant, on peut ne rien mettre du tout puisque le fait que les seins soient libres ne se voit pas, comme avec une chemise un peu large.

Là encore, c'est une question d'ordre social : le respect des règles est un garant de la moralité des femmes aux yeux des autres. Ainsi, l'argument de l'invisibilité est mobilisé pour justifier le port du string qui, sinon, passerait pour un outil de séduction excessive. On peut donc cacher les sous-vêtements que l'on porte mais pas ne pas en porter du tout, sous peine d'être condamnée pour immoralité. D'ailleurs, c'est peut-être là tout le problème. Il y a deux types d'acteurs dans cette problématique. Les émetteurs, qui portent des vêtements et usent de certaines postures ; et les récepteurs qui interprètent le message. Mais le message est interprété au prisme de la moralité, qui est, dans les faits, une construction de nos sociétés mais n'a pas les mêmes bornes toutes.

Conclusion


Depuis cette petite recherche je relativise les remarques qui me sont faites. J'ai pu aussi croiser, par hasard, d'autres femmes qui ne portaient pas de soutien-gorge sans que ça ne me dérange ou ne me choque, ce qui aide un peu à prendre du recul dans la mesure où le regard que l'on porte sur soi est chargé de beaucoup de choses qui parasitent l'impression finale. Je dois dire aussi que, si j'ai choisi de ne pas porter de soutien-gorge, ce n'est pas par féminisme mais ce n'est pas non plus par esthétisme. C'est simplement que le vêtement me dérange, me gêne, me sert, me gratte... m'emmerde. Dans les faits, je trouve que les seins sont laids. On dirait des yeux... Bref. C'est pour être plus libre de mes mouvements, justement, mais pas pour être plus libre en tant que femme. Conclusion aussi : on devrait pouvoir faire ce que l'on veut. Et d'ailleurs, ma soeur et une amie m'ont dit qu'elles m'enviaient cette capacité à faire sans me préoccuper du regard des autres. Je pense que ce n'est pas difficile à faire, il suffit juste de le faire. Le regard des autres est chargé de règles tacites dont ils n'ont parfois pas même conscience. Je pense que la vie est un peu courte, et assez difficile comme ça, pour ne pas accepter de barrières supplémentaires.


♦ Deschodt, Gaëlle. « La pudeur, un bilan », Hypothèses, vol. 13, no. 1, 2010, pp. 95-105.
♦ Bertrand, Régis. « La nudité entre culture, religion et société. quelques remarques à propos des Temps modernes », Rives méditerranéennes, vol. 30, no. 2, 2008, pp. 11-24.
♦ De Rasse, Marie. « Vêtement féminin et pudeur. L'exemple parisien, XIVe-XVe siècles », Hypothèses, vol. 13, no. 1, 2010, pp. 119-128.
♦ Jan, Morgan. « Le corps féminin fantasmé. De la naissance du mannequin en 1858 à l'abolition du corset en 1906 », Hypothèses, vol. 13, no. 1, 2010, pp. 247-255.
♦ Mardon, Aurélia. « Les femmes et la lingerie : Intimité corporelle et morale sexuelle », Champ psychosomatique, vol. no 27, no. 3, 2002, pp. 69-80.

dimanche 23 juin 2019

Mener sa barque

Source – Daniel Metz

Il y a quelques jours j'ai passé ma soutenance de stage et j'ai été très marquée par les remarques de mes deux jurés que, à certains égards, je trouve inadaptées. Tout se passe très bien pendant mon stage, cependant voilà : il n'est pas exactement dans le domaine de mes études ou plutôt il est dans le domaine de mes études générales mais pas dans celui de l'option que j'ai choisie. Les deux options de mon master se retrouvent dans les deux master 2 entre lesquels je devrais choisir l'année prochaine, et entre lesquels, surtout, j'ai déjà choisi.

Je me retrouve donc devant des professeurs qui ne comprennent pas que j'aie choisi le stage que je fais actuellement et que je veuille aller dans le master 2 que j'ai choisi puisque ça ne correspond pas, et d'ailleurs, le stage que j'ai choisi ne correspond pas non plus au domaine du Service Civique que j'ai fait l'année dernière (qui lui, pour le coup, correspond au master 2) (j'espère que je ne vous ai pas perdu en route). De cette incohérence minime dans mon parcours, est née une remarque des professeurs : "réfléchissez à ce que vous voulez faire, ce n'est pas sûr que ce master 2 soit fait pour vous et en tout cas c'est une discussion que nous aurons, entre nous". Un camarade, qui a fait son stage dans le même domaine que moi alors qu'il suit la même option a aussi eu droit à des critiques négatives sur son projet professionnel.

Dans le fond, je m'en fiche de ces remarques, je veux dire, je ne les prends pas personnellement dans le sens où je sais ce que je veux faire, je sais où je vais, je sais que je veux travailler au sein de structures sportives et une opportunité de stage pour l'année prochaine me conduit là-bas (alors que mon stage de cette année n'est pas du tout dans le sport, aucune cohérence on vous dit !). Je sais aussi que je ne veux pas travailler dans le domaine du master que je fais actuellement, et que je veux tenter d'enchaîner sur un master de psychologie du sport. Donc les remarques des uns et des autres sur mon parcours, je m'en passe. Mais je pense à ces autres étudiants qui veulent vraiment travailler là-dedans et à qui on dirait "je ne vous vois pas faire ça"... j'ai envie de répondre : "de quel droit ?". Est-ce qu'on ne peut pas simplement mener sa barque comme on l'entend ?

J'ai fait la Licence que j'ai faite, et qui n'avait rien à voir avec le schmilblik, parce que j'en avais envie. Et ensuite j'ai candidaté là où j'avais envie d'aller. Et je ne le regrette pas du tout. Oui, peut-être qu'à la fin, quand je serai insérée dans le milieu professionnel, j'aurais mis plus de temps que les autres, j'aurais mon premier emploi plus tard que les autres, et qu'on va souvent me demander ce que j'ai foutu pour en être à ce point. Mais j'aurais suivi le chemin dont j'avais envie. Et qui n'est pas l'autoroute.

C'est très bien, quand on sait ce que l'on veut faire, de suivre l'autoroute ; de suivre les flèches sans se poser de questions. Mais à quoi bon suivre l'autoroute quand on ne sait même pas où on va ? On va vite, oui, mais peut-être dans un mur, où ensuite changer d'embranchement sera difficile. Je préfère de loin la route de campagne, où je fais demi-tour presque quand je veux, et où je peux m'arrêter visiter le village d'à côté quand je le désire. J'aime aussi la métaphore du fleuve. Le fleuve ne file pas tout droit, il ne s'écoule pas toujours au même débit, et, parfois, il a des méandres si sinueux qu'on dirait qu'il veut faire demi-tour; et pourtant il arrive toujours à la mer.

Ce que je n'ai pas aimé, dans le comportement de mes profs, c'est aussi la manière un rien sournoise de me reprocher mon parcours. Ils avaient sans doute mon dossier sous les yeux (en tout cas, les jurés d'une amie avaient le sien sur leur table et l'ont consulté) et ils m'ont quand même demandé : "quel stage avez-vous fait en Licence ?", en sachant pertinemment que je n'avais pas fait de Licence chez eux et encore moins dans ce domaine. Pourquoi ne pas en venir directement au fait ? Pourquoi ne pas me demander quel Service Civique j'avais fait ou – encore mieux ! – m'en faire la remarque : "vous avez fait tel Service Civique, mais votre stage est dans tel domaine, expliquez-nous ce choix" ? Rebelote à la fin de la séance : "d'habitude, on profite de la Licence, du Master, et des stages pour [aller dans la même direction]". Et bim, dans tes dents ma cocotte ! Je ne comprends pas ça.

Je le comprends chez les recruteurs, que les recruteurs préfèrent faire confiance à des étudiants qui ont suivis toutes leurs études supérieures dans le domaine où ils demandent un stage, mais je ne le comprends pas des professeurs. Surtout que ce n'est pas pour aider à choisir les élèves qu'ils acceptent, puisqu'ils ont déjà du mal à remplir leur master 1...

J'ai dit à mon camarade qui a aussi essuyé des remarques qu'ils faisaient chier et que l'on menait notre barque comme on voulait. Il m'a dit que c'est aussi ce qu'il avait pensé.

Cette année, j'étais en colocation avec un Franco-allemand qui m'expliquait qu'en Allemagne, on pouvait faire deux années de Licence, s'arrêter pour travailler, reprendre cette Licence ou en faire une autre, etc. jusqu'à presque l'infini, et que ça ne choquait ni ne dérangeait personne. Je pense que l'on gagnerait à se rapprocher de ça. Bien sûr, il y a toutes les questions d'entrée sur le marché de l'emploi mais, de toute façon on y entre de plus en plus tard et j'ai des amis et des membres de ma famille plus âgés que moi qui galèrent à trouver du boulot alors qu'ils viennent d'obtenir leur diplôme parfois dans une grande école. Alors dire que l'on doit finir le plus tôt possible pour entrer sur le marché du travail, ça tape un peu à côté...

J'ai le parcours que j'ai, je ne le regrette pas, j'ai vu plusieurs choses différentes, j'ai été dans plusieurs villes, j'ai appris humainement et j'ai rencontré beaucoup de personnes très intéressantes. J'ai su m'adapter à mon milieu et je suis en train, je pense, de réussir mon stage, n'en déplaise à mes professeurs. J'ai le parcours que j'ai, et je n'ai pas l'intention de le changer, d'arrêter de faire ce que j'ai envie de faire. Plein de jeunes ne savent pas quoi faire de leur vie, tâtonnent, hésitent, ont, du coup, un CV sans queue ni tête, des Licences arrêtées, un Service Civique, une tentative dans autre chose et puis finalement le déclic, ou pas... j'ai du mal à saisir en quoi c'est critiquable, de chercher sa voie, d'avoir plusieurs centres d'intérêts, de pouvoir évoluer à la fois dans la culture, le sport ou la santé, la sécurité ou l'éducation. Au contraire je trouve que c'est une grande richesse.

dimanche 9 juin 2019

Impasse

Source – Tobias Dick

Je n'écris plus beaucoup en ce moment, dû au fait que mon stage me prend une énorme partie de mon temps, et que j'emploie l'autre partie à autre chose. Mais un mot choisi par ma mère m'a donné matière à réflexion et j'aimerais partager ça avec vous.

Elle a dit que je suis dans une "impasse".

Au premier abord, j'étais d'accord. Le mot correspondait assez bien à ma situation. Mais, en fait, je ne crois pas que ça soit le cas. Je vous explique : je suis étudiante dans un master qui permet l'alternance mais seulement en contrat de professionnalisation ce qui signifie en entreprise. Donc adieu les établissements publics comme les musées, l'INSEP, les administrations, les communautés de communes, etc. Sauf que moi, les endroits qui m'intéressent, ce sont des choses publiques. Je ne peux donc leur demander que des stages, comme je ne suis pas dans l'obligation de trouver une alternance. Je cherche quand même sur les deux tableaux. Mais cette recherche est compliquée par le rythme d'alternance : trois jours de cours, deux jours en entreprise. Sauf que ce rythme ne permet pas, ou de manière très limitée, de trouver un poste dans une autre ville, puisqu'il faut compter le temps de trajet qui ne peut pas se faire le week-end.

Je crois que cela tient à une raison toute bête : nos professeurs n'ont aucun intérêt à nous voir partir en alternance dans la mesure où plus on sera nombreux à partir et moins il y aura de monde pour faire le boulot des partenaires et donc moins les partenaires du master seront contents. Et les villes à proximité en terme de temps de trajet sont Paris ou Lyon, avec donc une concurrence exacerbée dans notre domaine. On peut quasiment dire que nous n'avons aucune chance. Et comme le DU auquel je m'étais inscrite ne veut pas me prendre en formation initiale, laquelle est réservée aux étudiants de STAPS, je suis encore plus embêtée car je comptais dessus pour renforcer ma candidature à un master de psycho.

S'ajoute le fait que je ne me suis intéressée au logement étudiant seulement après la date limite de dépôt des dossiers, que je ne serais en formation que cinq mois (le reste c'est du stage) donc que je ne peux sans doute pas prétendre au logement intergénérationnel, et que je n'aurais pas le droit aux aides au logement. D'où l'impasse.

Faut dire aussi que j'ai l'art de me mettre dans ce genre de situations. Quand je cherchais un Service Civique il y a deux ans ça m'avait pris une plombe, je n'avais toujours rien fin août, et mes parents me pressaient pour savoir ce que je comptais faire si je n'en trouvais pas (la confiance règne). Mais j'ai fini par trouver. Parce que les impasses, ça n'existe pas.

Une collègue de bureau m'a parlé du CNSD. C'est la structure qui gère les sportifs de haut niveau du ministère des Armées. En gros, vous pouvez voir ça comme l'INSEP de la Défense. Elle me disait que la communicante était toujours surchargée de boulot, et que je pouvais tenter le coup pour un stage. Et effectivement, elle a besoin de monde et j'ai pu envoyer ma candidature (j'attends le résultat). C'est tout bête, mais ça m'a un peu redonné confiance en ma capacité à trouver quelque chose, alternance ou stage long.

Dans le fond, je pense que la vraie situation d'impasse n'existe pas. Même si tout le monde n'a pas un réseau hyper développé, nous sommes tous à sept personnes de tous les individus sur la planète. Entre vous et le Président, il y a sept personnes, maximum. Pas seulement des personnes que vous connaissez très bien, ça peut être des personnes que vous n'avez rencontrées qu'une seule fois. Et, en fait, je pense qu'il y a tellement d'embranchements de vie possible, qu'on croise le chemin de tellement de personnes, que l'impasse véritable n'a d'existence que dans nos peurs. Je crois qu'il y a toujours une solution, et je crois que si l'on se pense dans une impasse alors on y restera.

Je crois qu'on y restera parce que c'est le principe même de l'impasse : l'absence de solutions, à part rebrousser chemin, ce qui n'est pas souvent possible dans la "vraie vie", si on sort de la métaphore de la rue. On pourrait dire qu'il suffit d'escalader le mur, mais, dans les vraies impasses, celles dans les rues, ce n'est souvent pas possible. Le principe même d'une impasse, c'est que l'on ne passe pas ; tout est dans le mot ! Alors pourquoi s'acharner à réfléchir à une solution que l'on ne trouvera pas ? Autant abandonner ! Et c'est pour ça que je pense qu'il est risqué de se penser dans une impasse, ou de dire ou laisser entendre aux autres qu'ils le sont.

Et puis, si on regarde bien, j'ai toujours eu de la chance. Je m'étais rapprochée de la RCF de ma région au moment où ils cherchaient du monde, mon Service Civique m'a permis d'entrer dans mon master, dans une université où ils font des cours en plus auxquels les étudiants de toutes les filières peuvent s'inscrire ; il y avait cette année des cours autour du sport, qui je l'espère me permettront d'entrer dans un master de psycho ou donneront un côté un peu plus "sport" à mon CV et que je pourrais grâce à ça bosser dans ce milieu même si ce n'est pas en temps que psychologue. J'ai fini par trouver un stage (dont je vous reparlerais sans doute) au contact d'une jeune femme qui m'a appris l'existence du CNSD, ce qui me permettra, si ma candidature est acceptée, de mettre un premier pied sérieux dans le domaine du sport. Tout se goupille bien, dans le fond. Et donc c'est aussi quand je jette un coup d'oeil en arrière que je me dis que l'impasse n'existe pas, parce qu'il y a toujours un moyen de bifurquer, de se réorienter.

Une amie termine son master en Histoire de l'art et a trouvé une formation de paysagiste qui correspond parfaitement à ce qu'il lui faut. Une autre a réussi le concours de l'école de communication qu'elle voulait et quittera mon master à la rentrée. Un autre a enfin trouvé sa voie et va faire tout ce qu'il peut pour se mettre à niveau physiquement et entrer dans l'armée. L'impasse, la vraie, je crois qu'elle n'existe pas. On est dedans que lorsque l'on se met des barrières psychologiques du genre "je n'y arriverai pas" ou "je suis bloqué".

jeudi 25 avril 2019

Nomen falsum

Source – Makoto Shinkai/CoMix Wave Films
Il y a quelques jours je me suis dit que ça pourrait être intéressant d'écrire sur les questions de pseudonymat, d'identité sur internet, de ce que l'on dit et de ce que l'on ne dit pas de nous. C'est surtout parce que je suis pétrie de contradictions, et que ça pourrait être intéressant à explorer.

Si vous me suiviez sur mon ancien blog, vous savez que je suis partie parce que je voulais pouvoir parler plus de moi tout en ne voulant pas qu'on ne reconnaisse, que je trouvais en avoir trop dit sur ma vie (mes études, etc.). Mais, quand on y réfléchit, c'est un peu étrange de vouloir parler plus de soi tout en voulant de protéger, se prémunir, du fait que l'on sache que c'est "soi". C'est que, je voulais parler davantage de ma vie intérieure tout en voulant en dire moins sur mon identité vraie (en opposition au nomen falsum).

Serge Tisseron appelle le fait de vouloir parler de sa vie intime en public "extimité". C'est ce qui a donné son nom à l'un des libellés du blog. L'extimité, c'est révéler dans le public une partie de sa vie intime afin de mieux se les approprier par la suite en "les intériorisant sur un autre mode grâce aux réactions qu'ils suscitent" chez les autres (L'intimité surexposée, 2001, Paris, Ramsay). Et c'est ainsi que je voulais parler plus de moi en parlant moins de moi. Ce qui est très étrange, d'ailleurs, car quand j'ai créé ce blog j'ai créé une page "qui suis-je" avec mes centres d'intérêts et les études que je fais. Preuve que c'était encore flou dans ma caboche. Mais, d'un autre côté, et pour en venir au nomen falsum, mon pseudo ne dit pas grand-chose de moi, il n'est pas adapté véritablement d'un centre d'intérêt, d'une anecdote, ou de mon identité civile.

Mon précédent pseudo ressemblait à un prénom. D'ailleurs, il contenait une partie de mon véritable prénom. Celui-là, il cache tout. Je me serais appelée "Anonymous" que ça n'aurait pas été bien différent. C'est peut-être pour ça que je me permets des articles très personnels, comme le dernier sur le rapport au corps. Mais c'est aussi parce que, dans un article de 2001 disponible gratuitement ici, Serge Tisseron dit que le désir d'extimité est soumis à la satisfaction de l'intimité : on ne se montre que parce que l'on sait que l'on peut se cacher. Or, avec un blog qui marchait pas trop mal (mieux que celui-là, sans nul doute, d'autant que je suis nulle en réseaux sociaux et que Hellocoton est mort), des articles où j'en disais peut-être trop, un pseudo qui aurait achevé de lever les derniers doutes des personnes proches se demandant si c'était bien moi, la possibilité de me cacher pas assez grande. Et puis, aussi, sur internet, on peut décider d'ignorer la présence du public, et l'on n'est donc pas influencé par lui. C'est drôle d'ailleurs parce que, quand j'étais en Service Civique, on bossait dans un local où j'ai dit des trucs sur moi que j'avais dit à personne, j'avais un public restreint et l'impression que ce qui était dit dans le local resterait dans le local.

Je trouve ça intéressant de s'intéresser aux pseudos et aux noms de plume parce qu'ils permettent aussi de voir le rapport entretenu par le porteur avec son véritable nom. Par exemple, si un jour je suis publiée par une maison d'édition, ce que j'adorerais, je choisirais un nom de plume. Un nom de plume adapté de mon prénom, qui le séparerait en deux, pour recréer un prénom et un nom. Pour une raison toute bête. D'abord, j'aime cette nouvelle identité dans sa sonorité, et puis j'aime bien mon prénom mais, surtout, je porte le nom de l'un de mes parents, or, ça m'irrite lorsque l'on dit que je lui ressemble : je lui ressemble plus que je le voudrais. Pour moi, prendre un nom de plume, un nom d'artiste, c'est couper la filiation de mon identité réelle. Mais ça peut être aussi plus fonctionnel. Je me souviens d'une discussion entre membre du forum Jeunes Écrivains que je n'ai pas réussi à retrouver, une membre disait qu'elle avait choisi un pseudo de garçon pour se prémunir du sexisme qui voudrait qu'une fille ne doive écrire que sur les petits papillons et qu'une fille qui écrit des histoires violentes c'est bizarre.

Et puis mon nom de plume sera nécessairement différent du pseudo de mon blog : je joue sur une autre partie de mon identité. Ce qui est bien, avec le pseudo, c'est que l'on peut être soi sans être soi. Ce n'est pas du mensonge, comme le rappelle François Perea dans un article de 2014 (ici). Le rôle d'un pseudo c'est la protection et la projection de soi. Je trouve d'ailleurs que je mentirais moins avec un nom de plume qu'avec mon identité civile. Parce que quand j'écris je puise en moi et donc utiliser un nom que j'ai choisi me paraît plus... cohérent... Alors que l'identité civile, c'est un nom neutre, qu'utilisent autant les amis, que les membres de la famille (je n'ai pas de surnom et je me porte très bien comme ça), que les collègues, que l'administration publique... C'est un nom neutre, qui ne dit pas grand-chose, qui n'est pas très intéressant. Dans ce sens-là, je trouve assez intéressant les suffixes utilisés au Japon, qui permettent de qualifier le degré de proximité d'une relation, ce que l'on ne peut pas vraiment faire de manière aussi poussée en français même si on use de surnoms et du vouvoiement, dans la mesure où, par exemple, on dit aussi bien "Monsieur" à un prof qu'à un patron qu'à un inconnu dans la rue.

En fait, le nomen falsum, se rapproche un peu de la vérité, je trouve.

lundi 15 avril 2019

La peau et le sang

Source – solene MeSt*
Il y a environ trois semaines, en marchant dans une rue de la ville où se trouve mon université, j'ai croisé une camionnette du Don du sang qui était à l'arrêt. Sur le côté, il y avait écrit "y penser, c'est naturel" ou "c'est naturel d'y penser", quelque chose comme ça. Je n'y ai pas trop porté attention, me contentant de relever que je n'étais pas du tout d'accord, mais, ces derniers temps, j'y repense et j'ai commencé à pousser un peu plus loin la réflexion autour du sang, de la peau, ayant quelques problèmes avec ma perception de mon corps et mon "utilisation" de mon corps. Pour nourrir ma réflexion, je suis allée faire un petit tour sur Cairn pour mettre la main sur des revues de psycho (dont vous trouverez les références à la fin de l'article, c'est une déformation professionnelle haha :P).

Ce n'est pas très facile pour moi d'écrire cet article, à la base je ne voulais même pas le faire, mais je me suis lancée là-dedans et j'aimerais bien finir. Comme il promet d'être un peu long, je vais essayer de caler des intertitres pour aérer un peu mais surtout pour que la lecture vous soit plus agréable et que vous puissiez sauter les paragraphes qui vous intéresseront moins, ou au contraire ne lire que ceux qui vous intéresseront le plus.

Le paradoxe du sang


J'aime le sang. J'ai toujours aimé le sang. J'aime tout. Son odeur, sa couleur, son goût... quand je me blesse, je lèche la blessure sans problème. J'aime le sang quand d'autres en ont peur. En fait, en un sens, il me fascine et, de même que la fascination pour les reliques dont parle Paul Koudounaris dans son livre Trésors des Catacombes naît à la hauteur du contraste entre l'absolu macabre et le grandiose le plus total de ces squelettes ornementés, mon attirance pour le sang naît de son propre paradoxe. Dans l'un des articles que j'ai lus, David Le Breton (1) dit que le sang n'est pas "n'importe quelle substance, il émane du corps, il est associé symbolique dans nos sociétés à la vie et à la mort, à la santé et à la blessure [...]". Le sang, on s'en sert pour représenter la mort, pour signifier une mort violente lorsque l'on met en scène le lieu d'un crime. Le sang, on en a peur quand on le voit. Et à raison ! Il n'est pas censé être vu. J'en suis d'ailleurs venue à penser que la peur du sang est en fait un avatar de la peur de la mort (comme je le pense pour d'autres peurs comme la claustrophobie, la peur du noir, de traverser un pont, de rester immobile, du silence...).

Mais, d'un autre côté, il est essentiel à la vie, et des civilisations en ont fait un symbole de fertilité. C'est le cas notamment de la culture mochica qui existait au Pérou du Ier siècle au VIIème siècle environ de notre ère (intermédiaire ancien et une partie de l'horizon moyen pour les archéologues et les curieux :P). Le sang était une offrande qui servait notamment à fertiliser la terre (2). Je crois d'ailleurs me souvenir que, dans l'exposition Le Pérou avant les Incas, j'avais lu un encart qui disait qu'ils mélangeaient au sang une substance anticoagulante et qu'ils jetaient le mélange dans les champs. Pour des peuples de l'Équateur précolombien, "les sacrifices consistaient à offrir aux déités le sang de certains animaux et celui des prisonniers de guerre. C'était un sacrifice de mort pour que soit octroyée la vie. On offrait un trésor liquide en échange d'un autre trésor vital, l'eau, indispensable à la fertilité des champs." (3) Du coup, le sang revêt un côté un peu paradoxal, un peu comme les complément-contraires (le Yin et le Yang, typiquement), que je trouve intéressant. D'ailleurs, on le trouve aussi dans la couleur rouge, qui est à la fois la passion amoureuse et à la fois la colère, c'est une couleur avec du caractère. Je n'ai jamais eu peur du sang, et même je le recherche.

Ouvrir la peau


Je pique mon intertitre à Adrien Cascarino qui a écrit un article pour Champ psy en 2013. Je n'ai pas lu l'article, car le résumé ne correspondait pas à ce que je cherchais, mais je trouvais l'expression intéressante. Parce que, en fait, il s'agit un peu de ça pour moi : ouvrir la peau.

Aussi loin que je me souvienne (non, sans rire) je me suis toujours mordu l'intérieur des joues au sang, arraché la peau, parfois au sang... à peu près toutes les parties de mon corps y sont passées. Mes pieds : mes talons (rarement au sang), la peau autour de l'ongle du gros orteil et, par extension, la peau sur la première phalange ; mes mains : la peau de la pulpe des doigts, surtout l'index, qui mettait la dernière couche de peau à l'air et m'obligeait à replier mon doigt sur mon crayon et à guider le stylo avec mon majeur pour pouvoir écrire ; la peau de la deuxième phalange du pouce quand je suçais encore, sur la partie qui frottait contre ma langue, et je mettais le sang sur ma trousse, j'étais en primaire ; mais aussi la peau à la base du pouce, à la pliure avec la paume ; la peau à la base des ongles, encore aujourd'hui sur les pouces, tant et tant qu'elle a d'ailleurs de plus en plus de mal à cicatriser et à se reconstituer. Tout comme la muqueuse dans ma bouche ; sur l'une des parties que j'ai l'habitude de mordre (quand je suis stressée, surtout, ou pour "avoir du sang") il y a une "boule" dans le sens où ce n'est pas lisse, ça a mal cicatrisé. La peau des lèvres, classique.

Pour l'arrachage on a fait le tour, mais il y a aussi les parties de ma peau que je triture. Au collège j'avais jeté mon dévolu sur la dernière articulation du majeur, sur le dos de la main, au point que j'ai créé de nouvelles lignes de pliures qui n'ont rien de naturel. J'ai aussi fait la base du pouce, le coup, les lobes d'oreille, une partie de peau sous l'extrémité de la clavicule, avant l'aisselle, les coudes, les tétons, le nombril, la peau sur l'articulation des doigts, les lèvres, l'intérieur des coudes, et je crois que c'est tout. J'ai toujours fait ça. Certaines parties de mon corps ont été abandonnées et d'autres ont été les nouveaux jouets. Au point d'ailleurs où je ne me souvenais pas forcément de tout. Un jour au collège, dans les dernières années, une fille de la classe est venue me voir en me demandant si je me souvenais comment je triturais la peau de mon cou. J'avais oublié.

David Le Breton explique que la peau c'est l'enveloppe du corps, les limites de soi, qu'elle a une fonction de contenance qui fait qu'elle amortit les tensions venant du dehors et du dedans. Elle distingue le moi psychique du moi corporel. Baptiste Brossard (4), dans un article sur l'automutilation des adolescents, explique que l'avant-blessure est caractérisée par une émotion perçue comme "négative" (les guillemets sont de lui) à écarter pour ne pas la subir de manière passive (angoisse, stress, sensation de vide, tristesse, impression de ne pas avoir de valeur...). La blessure permet donc l'accès à la sensation recherchée pour chasser l'émotion précédente. Certaines personnes veulent ressentir la douleur, d'autres obtenir des cicatrices, et d'autres voir le sang couler. Alors bien sûr, mon cas est différent car je ne me scarifie pas. Quand je ressens confusément l'envie de voir du sang, une toute petite envie, j'obtiens satisfaction autrement. Mais je trouve que c'est quand même un éclairage assez intéressant sur comment l'esprit fonctionne. Même si le degré n'est pas le même que pour les personnes qui se scarifient, je pense pouvoir avancer que la nature du problème est plus ou moins la même.

Enfin, tout ça pour dire que mon rapport au sang et à mon corps n'est pas très... sain ? Et moi qui pensais que je ne craignais pas le sang, j'ai en fait découvert que c'est un peu différent.

Corps-machine


Il y a quelques années, trois ans, je dirais, pour un problème que je traîne toujours et que je crains le plus d'aborder ici car il est lié à d'autres choses plus psychologiques, même si je vais devoir le faire car ça entre tout à fait dans cet article et que je pense qu'écrire va pouvoir m'aider un peu, j'ai été faire une prise de sang. Voir les tubes se remplir ne m'a rien fait, comme ça ne m'a rien fait quand j'y suis retournée pour autre chose il y a quelques temps. Mais, quand j'ai commencé à me dire qu'ils m'avaient pris "tout ça" (quatre tubes) et que ça allait tourner dans des machines dans un laboratoire, j'ai vraiment commencé à me sentir mal, j'avais très chaud et un vertige. En gros j'ai failli faire un malaise x) J'ai recommencé quand l'hémorragie suscitée par l'arrachage de mes dents de sagesse ne voulait pas s'arrêter. En fait, ce n'est pas le sang qui me fait ça : c'est sa perte incontrôlée, et l'idée du corps-machine ou du corps-science.

Quand je me fais saigner, je maîtrise tout. Je maîtrise le moment (à tel point que, quand je suis dérangée alors que je viens de tirer la peau à la base de l'ongle du pousse, je me dis que je vais devoir cacher tout ça et que c'est quand même du gâchis), plus ou moins le flux (je peux appuyer sur les bords pour que ça sorte), et la durée. Quand je veux mettre fin à l'hémorragie, j'y mets fin. C'est l'idée d'une hémorragie incontrôlée et d'une perte de sang trop importante qui me dérange. C'est pour ça que je ne pourrais pas donner mon sang. Considérant en plus le fait qu'on a un truc dans le bras, une "machine", qui prend le sang. Et, ce qu'il y avait écrit sur la camionnette, que c'est naturel de penser au don du sang, est complètement faux.

Le don du sang n'a rien de naturel. Vous en connaissez, vous, d'autres mammifères qui transfèrent leur sang ? C'est complètement faux de dire que c'est naturel. C'est un truc de médecins en blouse blanche dans des laboratoires de science-fiction. C'est aussi ce corps-machine ou ce corps-science que je retrouve dans le don d'organe. Je suis incapable d'accepter de donner mes organes, même en sachant que cela pourrait sauver des vies, car ça n'a rien de naturel, mais ce n'est pas si raisonné que ça. C'est surtout que ça a l'air d'être un truc de scientifiques fous qui jouent à Frank Einstein. Mais du coup, je ne veux pas non plus recevoir d'organes. Si je dois mourir parce que mes poumons me lâchent alors je mourrai parce que mes poumons me lâchent. On finit tous par mourir. Je sais que mon refus est critiquable, mais il est lié à toute ma vision de la vie, et du corps, etc. Bref.

La peau et l'esprit, problèmes psychosomatiques


En faisant mes petites recherches sur les recherches de psychologie s'étant intéressées à la peau, je suis tombée sur un article de Philippe Jaeger (5) qui, reprenant Winnicott, parle des problèmes de peau (démangeaisons et autres prurits) en rapport avec des désordres psychologiques. Et, vous voyez, cet article m'a particulièrement intéressé car, précisément, j'ai un problème de démangeaisons au niveau des parties génitales depuis environ quatre ans, un peu plus, que le dernier médecin que j'ai vu a qualifié de prurit. Un prurit, c'est un problème auto-entretenu. Soit qu'il y avait quelque chose à la base qui a disparu mais que le fait de gratter a maintenu, soit qu'il n'y a jamais rien eu.

Winnicott dit que "les désordres qui affectent la peau, comme les prurits chroniques, dissimulent toujours des troubles psychotiques". Joie. Il prend l'exemple d'un enfant de trois ans perturbé par l'arrivée d'un petit frère. Il se touche le sexe compulsivement et se gratte. Pour Winnicott il s'agit d'un refoulement de la masturbation génitale, d'une lutte inconsciente entre le désir masturbatoire et la culpabilité. Et c'est drôle parce que, précisément, je pense qu'il s'agit de mon problème. En fait, depuis... je sais pas trop, mais j'ai un carnet qui met une date à l'été 2016, sachant que j'avais déjà commencé à considérer ça comme un problème... je me masturbe.

Rien de bizarre, me direz-vous, sauf que moi, je culpabilise. Pas que je craigne de devenir sourde, aveugle, impure, ou quoi que ce soit mais... ça me gêne, je n'ai pas envie. Et même si une carte oracle tirée m'a rappelée que je fais un choix, je suis toujours empêtrée là-dedans, dans une pulsion qui, je pense, en un sens, a remplacé des compulsions alimentaires assez légères que j'avais au lycée. Je mangeais des tablettes de chocolat devant la télé quand je me sentais seule ou que j'étais triste et j'avais beau manger une pomme avant, tant que je n'avais pas eu mes tablettes, je n'étais pas calmée. J'avais déjà un blog à ce moment-là, je l'avais écrit, ça m'avait été et les compulsions s'étaient arrêtées plus ou moins. Mais comme ce n'était qu'un symptôme, le problème s'est déplacé sur autre chose.

En fait, le côté pulsionnel et la culpabilité sont liés sans doute à mon rapport à mon corps. Je n'ai jamais aimé mes seins, par exemple. Pas à cause de leur taille ou de leur forme et rien qu'aucune chirurgie ne pourrait arranger. C'est leur existence même qui pose problème. Pas non plus que je sois transgenre : je suis une femme cisgenre, sans aucun doute. Mais, en fait, des seins, je trouve ça moche. On dirait des œufs au plat. Ou des yeux. Le sexe, on dirait un mollusque, c'est un peu crade. Je n'aime pas ces parties du corps.

Des fois, quand je songe à où s'arrête la peau, je pense qu'elle ne s'arrête pas : les lèvres donnent sur la bouche dont les parois descendent jusque dans l'estomac et le reste du système digestif, jusqu'à ressortir de l'autre côté, du côté de l'anus et de la vessie (sans doute cette vision est-elle inexacte du point de vue anatomique ?). En fait, ça ferait un peu comme si nous étions un sablier : avec une paroi extérieure et une paroi intérieure. Nos muscles par exemple prendraient la place du sable (même si les muscles ne coulent pas haha :P).

Philippe Jaeger s'intéresse à une patiente de Winnicott. Elle avait plusieurs prurits, "qui l'aidaient à se maintenir dans son corps". Et à échapper à la dépersonnalisation.

La dépersonnalisation signifie une dissociation entre le corps et l'esprit. Pour Winnicott la vraie maladie des gens qui ont des prurits, c'est la persistance de dissociations. Sur un ancien blog je vous avais parlé de ma sensation de dissociation entre mon corps et mon esprit, marquée par le fait que j'ai une très mauvaise coordination mais surtout pas trop conscience de mon corps. Par exemple, je ne peux pas savoir dans quelle direction est mon pied si je ne le regarde pas. Vous comprenez donc mon désarroi quand les enseignants des disciplines que je pratique (aïkido et volley) nous disent de ne pas regarder nos pieds, ou nos mains, qui sont respectivement à peu près au bout de nos jambes et au bout de nos bras. Et quand je fais un mouvement, en sport, ça m'arrive de ne pas me rendre compte de ce que je fais. Par exemple si je me concentre sur mes pieds, je vais perdre l'écartement entre mes coudes. Je me vis un peu comme un petit Rayman avec une tête, des mains que je vois, des pieds que je sens à peu près sur le sol, le haut d'un buste, et c'est à peu près tout. Je pense qu'il y a aussi une sorte de dissociation dans mon discours intérieur, et ma manière de m'adresser à moi-même (j'essaye de me corriger mais en ce moment je ne fais plus attention).

Winnicott explique que sa patiente ne parvenait pas à crier. Que le non-cri est une négation ou un effacement de choses très importantes qui relient la psyché et le corps comme pleurer, crier, hurler, se mettre en colère... c'est drôle parce que crier, genre crier dans un oreiller, ou pleurer, je ne sais pas le faire. J'ai eu un court sanglot il y a peu, mais pas assez pour tout extraire, et qui s'est vite tari, comme pressé de finir par quelque chose. Winnicott dit que le lien chez sa patiente peut se refaire si elle vit "une expérience émotionnelle de l'ordre du cri dans la relation transférentielle" qui est alors maintenu de manière artificielle par ses prurits. C'est assez intéressant de voir qu'en fait mes différents problèmes sont peut-être liés entre eux comme les pièces d'un puzzle qu'il faudrait refaire.

Ce qui est intéressant, aussi, c'est que je sens que l'aïkido m'aide beaucoup, de par les exercices de respiration qu'il propose (et que je parviens pas toujours à bien faire) et le reste, me forçant à toucher les autres et à être touchée par les autres dans un cadre (on n'a pas de raison de toucher les autres hors du tatami), et à me coordonner. L'année dernière j'avais remarqué qu'en revenant d'une séance d'aïkido j'étais capable de me mettre toute nue hors de la salle de bain. C'est drôle parce que j'ai une amie qui s'intéresse à la numérologie. Comme elle me parlait de son chemin de vie, j'ai décidé d'aller jeter un œil au mien, et mon chemin de vie dit que l'aïkido, les arts martiaux et le yoga, tout ce qui est respiration, peuvent m'aider. Alors bien sûr, pour ce genre de choses, il y a toujours une partie de nous qui cherche les points communs entre ce qui est dit et notre personnalité, cet effet a d'ailleurs un nom mais je l'ai oublié (avis à ceux qui s'en souviennent ;P).

Un autre article, de Katie Banks (traduit par Angèle Blondel) (6) traite de psychosomatique et des problèmes de peau en relation avec la psyché. Elle site Montagu pour qui les patients qui ont des problèmes de peau ont forcément un esprit détaché du corps. Il explique que la stimulation de la peau est essentielle aux enfants pour qu'ils sortent de leur propre peau et que ceux chez qui la stimulation n'a pas été assez importante peuvent se ressentir comme prisonnier de leur peau, comme si elle était une barrière qui les enfermait, et que ces personnes ressentent le contact comme une attaque visant leur intégrité. Je ne sais pas si le fait que je n'aime pas trop qu'on me touche peut s'inscrire là-dedans, je dois aussi faire attention au fait que je cherche des explications et que je peux être tentée de trouver des points communs à ma situation juste pour mettre du sens. Quoi qu'il en soit, après avoir cité Montagu, Katie Banks parle de l'un de ses patients qui était en manque d'intimité et de contact mais, en même temps, parce qu'il souffrait de psoriasis, craignait ces choses plus que tout.

Je suis aussi intéressée par le fait qu'une intuition que j'ai eu sur une dissociation corps-esprit puisse se vérifier ou du moins que mes recherches m'aient mise sur une piste. Mais je pense que je suis arrivée au bout de la compréhension de moi-même que je pouvais atteindre par moi-même.

Les solutions


Tout ça est bien beau, mais je ne pense pas que je pourrais seule trouver des solutions, si tant est que mon diagnostique soit bon (ceci dit je pense que j'ai toujours été pas trop mauvaise pour m'auto-analyser). J'ai commencé, du coup, à chercher une psychanalyste dans ma ville d'étude (dans laquelle je ne retournerai pas avant la rentrée, ce qui est un inconvénient mais a aussi l'avantage de me laisser le temps de digérer tout ça). J'en ai trouvé une qui accorde une grande importance à la relation corps-esprit, je pense donc que je ne pouvais pas trouver mieux ! Cependant, j'ai un peu peur d'être changée dans le sens ou je ne veux pas que mon rapport à mon corps soit modifié du tout au tout. Tout n'est pas un problème pour moi (par exemple ma relation au corps-science). J'ai aussi peur du fait de parler. Beaucoup de ce que j'ai écrit dans cet article, je ne l'ai jamais dit. Écrire, c'est facile, parler à un inconnu quand en plus on sait pas trop faire confiance aux gens, c'est un autre morceau. Ceci dit, la plus grande frayeur que peut se faire une personne qui ne fait pas confiance, c'est en s'imaginant que la personne en face va tout répéter. Or, un psy n'est pas censé répéter à qui que ce soit, même pas à mes parents, comme je suis majeure.

Bizarrement, cet article n'était pas si difficile à écrire, peut-être parce que je me suis savamment cachée derrière des articles scientifiques...

Je profite de la fin de cet article pour dire que le Don du sang a régulièrement besoin de donneurs, donc si vous n'avez pas de problèmes X ou Y, pensez-y ! :)


(1) Le Breton, David. « L’adolescence et la peau », Enfances & Psy, vol. 68, no. 4, 2015, pp. 70-82
(2) Uceda Castillo, Santiago. « L'architecture comme symbole de pouvoir », Le Pérou avant les Incas, Musée du Quai Branly Jacques Chirac, Flammarion, 2017, pp. 67
(3) Ontaneda Luciano, Santiago. « Chamanes et divinités de l'Équateur précolombien. Les sociétés de la côte centre-nord entre 1000 av. J.-C. et 500 apr. J.-C. », Chamanes et divinités de l'Équateur précolombien, Musée du Quai Branly, Actes Sud, 2016, pp. 118-119
(4) Brossard, Baptiste. « L'automutilation : un rituel à même la peau ? Modifier l'expérience par la manière dont on l'exprime », Enfances & Psy, vol. 49, no. 4, 2010, pp. 53-64
(5) Jaeger, Philippe. « Prurits, irritations chroniques de la peau et urticaire. « Quand il n'y a personne pour porter le bébé » », Revue française de psychosomatique, vol. no 29, no. 1, 2006, pp. 51-66
(6) Banks, Katie. « La peau en tant que contenant médiateur des relations entre soi et les autres : une exploration de la fonction psychologique des problèmes de peau », Actualités en analyse transactionnelle, vol. 152, no. 4, 2015, pp. 3-17

vendredi 22 mars 2019

Le chemin parcouru

Source – Vincent Brassinne
L'autre jour, enfin, il y a un moment, parmi les cartes que j'ai tirées il y en avait une qui disait qu'il était temps de réfléchir ; de réfléchir au chemin parcouru. Je me suis dis "boarf", j'ai essayé de chercher des trucs, puis au bout d'un moment j'ai laissé tombé. Et pourtant !... Aujourd'hui, je me suis rendue compte que quelque chose a profondément changé. Ce n'est pas une question d'état d'esprit. Je crois que c'est plus profond que ça, comme un apaisement (alors que je jure toujours comme un charretier, allez comprendre...!).

Demain, avec ma partenaire de reportage photo, nous partons sur le terrain (je vous en reparlerais sans doute dans pas très longtemps), comme ça, au pied-levé, parce qu'il fait beau et que les personnes qui vont nous accueillir nous ont proposé. Elle m'a dit que ça la stressait. Moi aussi, ça m'aurait stressé, avant. J'aurais été stressé de ne pas avoir pu me préparer longtemps à l'avance. J'aurais été stressée de me retrouver avec des inconnus sans avoir pu les rencontrer avant. J'aurais été stressée par le simple fait que ça brise ma routine presque bien huilée. Mais là, bizarrement, rien. Oh, sans doute je stresserai demain sur le chemin vers le point de rendez-vous, mais, pour le moment, ça va.

Et puis, ma partenaire m'a dit, par SMS, qu'elle avait pris conscience que, là où nous nous rendons pour la journée, il n'y aurait pas de toilettes. Ça aussi, avant, ça m'aurait stressée. Il faut dire que j'ai toujours eu des problèmes avec ma vessie. Quand j'étais en primaire, je me souviens que, l'hiver, ça m'arrivait d'aller aux toilettes littéralement toutes les deux minutes pendant la récrée. Pendant ma première année de lycée, j'étais tellement stressée – et je pense que mes problèmes relationnels d'alors y étaient pour beaucoup – que j'y allais trois ou quatre fois avant d'aller en cours en sortant d'une récrée (oui, j'en étais là). Du coup, avant les cours, à la fac, je faisais bien attention d'aller aux toilettes, surtout s'ils duraient plus de deux heures, et je m'encourageais, en me disant que deux heures, en vrai, c'était que dalle.

Donc, j'ai une relation un peu conflictuelle avec ma vessie. D'ailleurs, j'ai longtemps fait pipi au lit, et si j'ai arrêté ce n'est que parce qu'un psychologue est passé par là. Les voyages en voiture sont pour moi le pire des cauchemars à ce niveau-là. Mais aujourd'hui, je ne stresse pas en me disant que là où nous allons y n'y a pas de toilettes (il y a des arbres, par contre), et que nous serons accompagnées de plus d'une dizaine d'inconnus (donc super facile de crier "pause pipiiiii !"). Zéro stress.

La première fois que j'ai remarqué que j'étais plus zen, c'était il y a quelques mois, pourtant. J'étais avec une amie dans sa voiture pendant les vacances, on discutait, et, tout à coup, j'ai pris conscience que les dates de rendu serrées demandées par les profs ne me faisaient pas du tout peur. Rien à battre. Vraiment ; rien à battre. Je ne sais pas si mon Service Civique en est la cause, si grâce à lui je connais mieux la masse de travail que je peux abattre, comme je le pensais alors, ou si ça vient d'autre chose.

Paradoxalement, j'ai parfois l'impression d'appréhender beaucoup plus les interactions sociales avec des personnes que je connais déjà. Pour mon avant-dernière séance de sophrologie, j'ai été prise d'une grande peur, peur de ne pas savoir comment dire bonjour, quoi dire, comment me comporter, alors même que je connais la personne depuis quelques mois maintenant, et que ça n'avait jamais posé problèmes. Alors peut-être que mon cerveau se re-paramètre, tente des trucs dans son coin.

Ce qui est perturbant, c'est que ça à l'air de tomber du ciel. Je n'ai rien fait pour régler mes "problèmes" de stress pour tout ce qui sort de la routine, tout ce qui n'a pas été prévu. Mais ça fait plusieurs semaines que je me rends compte que, sur des situations ou avant j'aurais regardé le chemin à faire avec Google Maps à plusieurs reprises une semaine avant minimum, j'attends maintenant la veille sans que ça ne me crée la moindre angoisse. Sauf que je ne sais pas d'où ça vient, et que c'est très bizarre d'avoir l'impression que c'est venu tout seul, sans que rien ne fasse tilt, sans que personne ne me dise quoi que ce soit ou ne fasse quoi que ce soit. Et du coup, ça sous-entend aussi que je n'en suis pas la cause, que je ne le contrôle donc pas, et que ça peut s'en aller du jour au lendemain.

jeudi 7 mars 2019

Discours intérieur

Source – Jean-Pierre Dalbéra
Hier l'amie de qui je suis l'une des cobayes pour sa reconversion en sophrologie a annulé notre rendez-vous d'aujourd'hui. C'est pas de chance, parce que je voulais lui parler d'un truc... En fait, à notre première séance, elle m'a un peu expliqué comment ça allait se passer, et elle m'a dit qu'elle allait parler à la première personne du singulier, comme si elle était la petite voix dans ma tête. Sauf que la petite voix dans ma tête, elle ne dit pas "je". Et je me suis rendue compte, que, en fait, entendre "je" d'une manière positive durant les séances était très reposant.

Ça fait plusieurs années que je me suis rendue compte que je ne me parlais pas souvent à "je" dans ma tête, et souvent pas pour des choses positives. Mais, peut-être par un effet diffus de la sophrologie, ça ne fait que quelques jours que j'ai pris conscience du point jusqu'où ça pouvait aller.

Par exemple, certaines des pensées que je m'adresse à moi-même, ne contiennent pas du tout "je". L'autre jour, je me suis dit : "on va se mettre un petit peu d'ASMR, ça va te faire du bien". Et quand il y a "je" c'est soit de manière négative qui infantilise en quelque sorte ("qu'est-ce que je vais bien pouvoir te faire à manger" me demandai-je devant le frigo ouvert), soit un "je" négatif qui critique ; par exemple : "je suis trop nulle" ou "les filles comme moi méritent pas tel ou tel truc". Dans ma tête, il y a le "je" qui commande ; le "tu" qui agit, tout ce qui a trait au corps et aux besoins naturels (manger, faire des courses, faire ses devoirs : "demain, tu feras ça, tu commenceras par ça" etc.) ; et le "on" qui est une espèce de mélange des deux mais qui donne les ordres comme le "je". Et je trouve ça un petit peu... inquiétant, quelque part. Je pense que c'est une forme de marque du contrôle que je voudrais avoir sur moi.

Le "je" qui dit "je suis nulle" et tout le reste, est aussi le "tu" des ordres donnés, le "tu" qui se laisse diriger. En gros, quand ça va pas, c'est la faute du "tu", du corps, de celui qui agit. Comme s'il y avait l'esprit qui tentait de manipuler un corps qui lui faisait résistance. Comme quand vous avez des gens dans la rue qui tirent bêtement sur la laisse de leur chien pour l'amener là où ils veulent, sans patience. C'est un peu comme si mes pensées traduisaient une séparation du corps et de l'esprit. Avec un esprit tout-puissant, agacé par un corps pataud (pour à peine caricaturer).

Comme je voulais en apprendre un peu là-dessus, j'ai essayé de chercher si la manière dont on s'adresse à nous-même n'avait pas un nom. Et bien sûr, comme à peu près tout en ce monde, ça en a un. C'est le discours intérieur. Qui se différencie du discours privé en ceci que le discours intérieur est dans la tête, alors que le discours privé est dit à voix haute.

J'ai trouvé un article de Charles Fernyhough sur Pourlascience, que je n'ai malheureusement pas pu lire en entier puisqu'il faut s'abonner et que le site ne propose pas de n'acheter que l'accès à cet article. Et malheureusement mes recherches sur Cairn ont été plutôt infructueuses. Cependant ça a permis de poser un peu les bases des bases du schmilblik.

A priori, les objectifs du discours intérieur sont entre autres de planifier et contrôler notre comportement, d'encourager la créativité, et de réguler nos émotions. Pour expliciter un petit peu ce dernier point, je vais aller puiser dans mes cours de psychologie du sport.

Notre professeur nous a parlé du modèle processuel de régulation des émotions de James Gross. Il existe cinq catégories de choses qui nous permettent de réguler nos émotions : sélectionner les situations auxquelles on se confronte pour ressentir ou éviter de ressentir certaines émotions ; modifier la situation ; se distraire de la situation (typiquement, les joueurs de foot qui ont un casque sur les oreilles en entrant sur le terrain) ; procéder à un changement cognitif (j'y viens), et la modulation de la réponse émotionnelle (par exemple lever le poing quand on est content pour renforcer notre contentement).

Je pense que le discours intérieur intervient sur le changement cognitif. En fait, nous appréhendons les situations auxquelles nous sommes confrontés avec notre cerveau. Je vais essayer d'expliquer ça aussi bien que notre prof l'a fait avec nous. On évalue une situation selon : son importance, si elle va ou non dans le sens de notre estime de nous, et ou non dans le sens de nos buts. On évalue aussi une situation en fonction de notre sentiment de responsabilité, et de notre sentiment de capacité à faire face à la situation. Par exemple un examen : c'est important parce qu'on peut rater notre année, ce qui n'irait ni dans le sens de nos buts, ni dans le sens de notre estime. Et on peut ne pas se sentir capable de réussir. Ce qui provoque du stress.

Du coup, je pense que c'est là que le discours intérieur intervient. En mettant en place des pensées comme "tu vas y arriver, t'as révisé toute l'année, t'as réussi tous les autres examens, y a aucune raison de pas réussir ceux-là", etc. pour renforcer le sentiment de capacité et réduire peut-être un petit peu l'importance (si c'est pas clair, faut me faire signe !).

Sauf que moi, mon discours intérieur, il a plutôt tendance à me tirer vers le fond plutôt qu'à m'aider. Sauf poussée d'orgueil (type : "t'as jamais redoublé, tu vas pas commencer maintenant"), je suis plutôt souvent en train de me punir et de me flageller. Le "je" qui jette tout sur la faute du "tu" essayes en plus de le contrôler à coups de "je t'interdis de faire ça" ou "il faut que". En gros, j'ai un problème de fusion cognitive : mes pensées remplissent fonction d'ordres. Ce qui fait mon discours intérieur ne m'aide sans doute pas comme il faudrait qu'il m'aide.

Surtout quand on sait que, pour le cerveau, le discours intérieur fonctionne comme une conversation. Charles Fernyhough, dans son article, rappelle que ça a la même qualité qu'une conversation à voix haute, à savoir un dialogue entre différents points de vue. Il dit aussi que le discours intérieur peut certes être bénéfique à la personne qui pense, mais aussi lui nuire.

Alors du coup, maintenant, j'essaye de me corriger. Quand une pensée mal construite passe, je la corrige, je la reformule pour la passer à la première personne. Ce n'est pas aussi reposant qu'une séance de sophrologie, et j'ai un peu peur que me forcer ne fasse que cacher le symptôme d'un dérèglement dans mon esprit, mais je me dis qu'il est un peu temps que je prenne le problème en mains..