C'est un article que j'ai essayé de publier hier mais finalement en relisant mon ton ne me convenait pas et j'ai eu peur d'avoir trop visé une personne en particulier alors que ce n'était pas le but. Je ne sais pas si c'était juste une affaire de perception ou pas, et je crains que ma nouvelle tentative soit semblable à la première, mais on verra bien ! :)
En fait, c'est une réflexion que je nourrie depuis un moment mais que des événements ces derniers jours ont particulièrement relancés.
Il y a sur le forum d'écriture que je fréquente une membre que je trouve dans une attitude passive-agressive perpétuelle, même à l'égard de membres qui ne sont pas méchants, tête de mule, mais juste stressés et en manque de confiance en soi. Elle utilise toujours l'ironie, le cynisme, la pique acide parfois même sans fond, une attaque gratuite. Du coup, elle en voit aussi dans les propos des autres là où il n'y en a pas (personnellement, si je veux dire quelque chose, je le dis…). Elle se qualifie elle-même de "vache" ou de "harpie" et semble s'en satisfaire (s'en glorifier ?). Même la question (redondante) d'une jeune fille de treize ans très stressée attire une pique. Et je dois admettre que je ne comprends pas ça. C'est comme si ses relations avec les autres – ou avec l'Autre – se résumaient à se sentir attaquée, en danger, et donc en situation de défense perpétuelle, pour arracher sa place. Elle m'a laissé entendre être impressionnée par ma patience avec certains autres membres, mais je crois que c'est moins proche de la patience innée que de la bienveillance cultivée.
Dans la vraie vie, je suis une langue de vipère. La petite phrase ironique, le petit sous-entendu un peu bas, vicieux, acide peut me venir aussi rapidement que la morsure d'un serpent en bord de chemin. Mais, comme certaines morsures de serpent, sans venin. Je ne suis pas méchante : j'ai l'esprit agile et acide. Je ne parle jamais pour blesser, et de manière à ce que les personnes visées ne puissent pas m'entendre (les personnes dans la télé ne m'entendent pas, je crois :P), et sitôt dite ma petite provocation pleine de malice, je reviens à ma recherche de compréhension des autres, de leurs raisons d'agir, et à ma bienveillance.
En disant ça, j'ai un peu l'impression d'être une sorte de gourou illuminée qui veut montrer la voie de la Sagesse à de pauvres ères égarés sur le chemin de la Conscience, mais pourtant je pense que la bienveillance, la recherche de la compréhension des autres et de ce qui est important pour eux devraient être à la base des relations entre les gens.
Un jour, j'ai eu un entretien d'embauche où le recruteur – d'à peu près mon âge, c'était pour une radio estudiantine – m'a demandé ce qui était selon moi le plus important dans la gestion de bénévoles. J'ai répondu : "la bienveillance", et à sa tête j'ai compris que le jeune homme ne s'attendait pas du tout à cette réponse. Et pourtant, il faut de la bienveillance pour gérer les bénévoles amateurs d'une radio associative, bénévoles qui n'ont pas forcément tout le temps du monde pour préparer leurs émissions, répondre rapidement aux mails, même urgents, etc. Il faut aussi de la bienveillance avec les gens, d'une manière générale, parce qu'avant de leur demander quelque chose, il faut comprendre pourquoi ils font autrement.
C'est sans doute bête, mais quand je vois des membres d'un forum d'écriture en agresser d'autres sans raisons,
je me demande comment c'est possible. Écrire, se mettre dans la peau de personnages aux parcours et aux ambitions divers aurait dû
les rendre plus empathiques à l'égard de l'humain. Surtout qu'un auteur lit en général beaucoup, et que
la lecture favorise l'empathie. Ça doit être mon côté candide, j'imagine…
L'autre jour, je me baladais en ville, et j'ai surpris des gens en train de faire des reproches agressifs aux personnes qui les accompagnaient. Et je me suis dis : "mais comment les gens se parlent…" ; tout en songeant à la manière dont je parle moi-même aux gens. Parce qu'en plus d'être une méchante et vicieuse langue de vipère je suis une râleuse invétérée et incurable avec une tendance à me montrer agressive quand une remarque ne me plaît pas, me renvoie à mes peurs, mes insuffisances, mes craintes, mes doutes, la mauvaise image que je crois donner aux autres, etc. Alors, même si je comprends ce que ces remarques me font, et que je comprends la réaction des autres à mes propres réactions, je suis incapable de réfléchir avant de dresser ma barrière : je suis un animal blessé et je mords pour me défendre. Je crois qu'au fond, on ne sait pas se parler.
Très tôt, j'ai admiré les animaux, d'ailleurs. Les chats, les chiens, quand on les caresse à un endroit qu'ils n'aiment pas, nous préviennent, redressent les babines, secouent des oreilles, grimacent une fois, deux fois, trois fois avant de griffer ou mordre. Les humains ne font pas ça. Les humains croient être civilisés alors les humains gardent leurs reproches à l'intérieur d'eux-mêmes et ça gonfle, gonfle, gonfle comme une voile sous le vent jusqu'au moment où il y a trop de vent pour la voile et où ça craque, pète, explose sans que bien sûr la personne en face soit capable de comprendre, puisque jamais auparavant on ne lui a demandé d'arrêter de faire telle ou telle chose, de dire telle ou telle autre. On aurait beaucoup à apprendre des animaux, je crois.
J'admire aussi beaucoup Laurent Tillie, l'entraîneur de l'équipe de France masculine de volley-ball. Son équipe peut être en train de perdre deux sets à zéro avec six points d'écart à chaque fois un match éliminatoire d'une grande compétition,
lui reste calme, serein. Je ne l'ai jamais vu élever la voix contre ses joueurs. Quand la caméra est sur lui pendant un set on peut le voir soucieux, embêté, mais il ne s'emporte jamais. Et pendant les temps-morts, il ne crie pas, il parle calmement,
comme s'il n'y avait rien de grave et que tout allait bien se passer. Je ne sais pas comment il fait. Pour moi, c'est incroyable. Et
c'est ce à quoi j'aspire, quand j'aurai résolu mes problèmes de gestion des émotions et donc
de la colère. Pour le moment, je suis davantage comme Earvin Ngapeth qui tape dans un ballon pour évacuer sa frustration ! xP (P'tit poussin…)
Un jour, il y a quelques temps, ne même pas ressentir de colère à l'intérieur m'est arrivé. C'est une impression très étrange. J'avais reçu un reproche injuste, hors de propos, et pourtant tout à coup mon indignation s'est effacée, avec la soudaineté de la mer redevenue calme après la tempête. C'était comme un temple intérieur. Je n'ai pas fait exprès, et je n'ai jamais pu le refaire jusqu'à maintenant. Pourtant, c'est assez incroyable comme sensation. Tu es très calme tout en sachant que tu "devrais" être énervée et même cette pensée n'arrive pas à te sortir de ton calme. J'aimerais arriver à faire ça tout le temps.
La plupart du temps, les gens réagissent à la forme de ce que vous dites, pas au fond. Surtout si la forme est agressive, moralisatrice, colérique. C'est pour ça qu'il est inutile de se mettre en colère : le message ne passe pas, vous réussissez juste à braquer la personne en face, et vous vous desservez. (Mais ne le dites pas aux féministes radicales ; elles pensent que leur reprocher leur colère est sexiste, parce qu'elles se sont tues trop longtemps.) Donc garder son calme, c'est primordial. Celui qui garde son calme a un peu plus raison que celui qui s'énerve aux yeux des spectateurs. Du coup, j'ai commencé à m'intéresser un peu à la communication non violente : faire passer le message sans que la personne en face se sente agressée. C'est intéressant parce que c'est une autre manière de réfléchir la tournure de ses phrases, et ça demande une gymnastique, au début, tant on n'est pas habitués. Mais c'est assez valorisant quand on arrive à en tirer quelque chose !
C'est toujours dur pour moi de l'utiliser en direct, parce que je suis un volcan, que je m'énerve avant de réfléchir, et que c'est dur de dire à quelqu'un : "écoute, ça va m'énerver donc je te réponds demain, si ça te va". Par contre, c'est plus facile sur internet.
Sur internet, forum ou réseaux sociaux, il n'y a aucune obligation de répondre dans l'immédiateté, en dépit de ce que les plateformes tentent de vous faire croire en vous envoyant des notifications. On peut lire le message, fermer la page, réfléchir posément à sa réponse, et revenir plus tard, comme une fleur, comme si on découvrait tout juste la réponse d'Untel. C'est simple, efficace, net et sans bavure.
Si je peux comprendre que l'on utilise l'ironie mordante contre une personne, un membre de forum, tête de mule, obtus, fermé à la discussion, je ne comprends pas qu'on l'emploie à l'encontre d'une jeune fille de treize ans un peu perdue, en recherche de confiance en elle, au point de la faire se sentir obligée de dire qu'elle est autiste Asperger pour tenter de capter un peu de compréhension artificielle de la part de ses bien peu élégants interlocuteurs. La pique pour la pique, sans remarque de fond derrière, je ne comprends pas. Attaquer pour attaquer, je ne comprends pas. Je ne comprends même pas comment des membres d'un forum d'écriture, d'entraide, où aucun sujet n'est vraiment grave, peuvent se taper dessus. Si un lieu où les gens doivent s'aider est le théâtre d'agressions, d'algarades gratuites, alors comment espère-t-on apaiser le reste d'internet ?
Une amie me dit souvent : "Urgent ? Es-tu en train de te vider de ton sang sur le sol ? Donc, ce n'est pas urgent.". Je la paraphraserais en : "Si tu n'es pas en train de te vider de ton sang sur le sol, alors ce n'est pas grave.".
Je crois que l'on oublie que les idées ne tuent pas les gens. Les actes le font. Les idées peuvent donner lieu à des actes qui tuent des gens, mais à l'origine une idée ne tue pas les gens. Donc c'est inutile de s'écharper pour des idées. D'autant que les gens ont construit bien davantage leur avis sur l'expérience, donc ils ne changeront pas d'avis en vous écoutant parler. Un débat ne change jamais l'avis des débatteurs – il peut, éventuellement, permettre aux auditeurs de se positionner.
Par contre, il est vrai de dire que des vies sont en jeu : celles des personnes agressées. Une jeune fille de treize ans malmenée sur des forums va avoir du mal à fonder sa confiance en soi. Pouvez-vous imaginer ce que l'on ressent quand on se retrouve obligée d'avouer ce qui est largement considéré comme une faiblesse pour essayer de gratter un peu d'indulgence à défaut de bienveillance ? Moi oui, parce que je l'ai vu en vrai.
J'étais au tout début de ma première année de Licence quand un camarade de classe a fait répéter le prof plusieurs fois sur quelque chose. Il avait une façon de parler qui pouvait laisser croire à un demeuré. Le prof (très gentil et plutôt pédagogue par ailleurs) s'est un peu irrité. À la fin du cours, mon camarade, rangeant ses affaires tandis que tout le monde était presque sorti, a dit au prof qu'il était désolé, que parfois il avait un peu de mal à comprendre, parce qu'il est autiste Asperger. La manière dont il a dit ça m'a brisé le cœur. Il n'aurait jamais dû avoir à dire ça.
De même, ce collégien auquel j'ai parlé quand j'assurais un remplacement comme assistante d'éducation, et qui avait du mal à formuler ses idées, de sorte que sa phrase avait difficilement du sens, n'aurait jamais dû avoir à me dire : "je suis désolé, j'ai un peu de mal à m'exprimer, des fois". Et pourtant, je ne lui avais fait aucune remarque : j'avais juste gardé le silence le temps de remettre toutes les idées dans l'ordre. Je me sens très coupable de l'avoir fait se sentir mal, insuffisant, au point de le pousser à s'excuser. J'espère que ça ne m'arrivera plus jamais.
Je crois que, sur internet,
beaucoup oublient que derrière l'écran il y a des humains. Et que sous la chair et les os il y a une conscience qui peut être blessée, avoir mal, souffrir.
Es-tu absolument certain que ce que tu vas me dire est vrai ?
Ce que tu vas me dire, est-ce quelque chose de bien ?
Ce que tu vas me dire va-t-il me servir ?
Si ce que tu souhaites me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, pourquoi voudrais-je le savoir ?
Je pense que certains gagneraient à répondre à ces questions avant de partager leurs piques acides, méchantes, sans fond et donc sans intérêt autre que de mater, brimer, intimider d'autres personnes en tentant de les tourner en ridicule ou de les rabaisser (pour se remonter à leurs propres yeux).
Quand j'étais au collège, j'ai eu le déclic : on ne peut pas plaire à tout le monde (aujourd'hui j'aime aussi dire le contraire, qui est tout aussi vrai mais que l'on ne dit jamais : on ne peut pas déplaire à tout le monde). Ces dernières années, mon déclic s'est fait sur la bienveillance. Je ne sais pas comment s'est arrivé. Ça doit être à force de toujours chercher à comprendre les autres, ce qui est important pour eux, le contexte dans lequel ils agissent, leurs valeurs… En tout cas, ce que je sais, c'est que ce n'est pas inné, ce n'est pas mon caractère : c'est quelque chose que j'ai gagné. Malgré mes défauts, ma langue de vipère, le fait que je ne suis "pas une gentille" comme je me dis parfois à moi-même tant j'ai la mesquinerie facile, malgré ma nature de râleuse et mes problèmes de gestion de mes émotions. J'ai conquis cette bienveillance. Si moi j'y suis arrivée, tout le monde peut le faire.
Peut-être qu'un jour, je dirais à cette membre dont je parlais plus haut que je n'aime pas sa façon de s'adresser aux autres. Je tournerais bien ma phrase, et je m'armerais de ma carapace la plus dure en l'attente du contre-coup xP (Je suis incapable de lâcher-prise, et j'ai moyen envie de me retrouver à gamberger toute seule au milieu de la nuit.) En attendant, je vais m'évertuer à continuer d'apaiser les tensions, même si c'est plus dur quand c'est moi qui suis dedans (les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés, comme on dit).
P.-S. : Soyez gentils dans ce monde de brutes. (Au cas où l'article n'était pas clair ;P)